Obama, McCain et les Juifs

Une enquête de la rédaction de «L’Arche»


Dossier paru dans L’Arche n°605 (octobre 2008).



«Petits-enfants juifs pour Obama»: ainsi se définissent-ils. Et leur annonce ajoute: «Nous sommes vos enfants et vos petits-enfants. Nous sommes pro-israéliens. Et nous soutenons Barack Obama.» Sur leur site internet, de conception manifestement artisanale, une photo de famille avec des jeunes enfants est accompagnée de l’appel: «Écrivez à votre Bubbe [“grand-mère”, en yiddish] pour Barack et Biden.»

Le message militant est sans ambiguïté. Il s’adresse aux seniors de la communauté juive pour qu’ils n’aient pas peur de voter en faveur du candidat démocrate.

Pourquoi une telle mobilisation? Une autre annonce, venue du camp d’en face, l’explique. «Barack Obama vous inquiète? Vous avez des raisons.» Et le texte, diffusé par la Republican Jewish Coalition, affirme: «L’histoire a montré qu’une politique étrangère faible et naïve a eu des conséquences tragiques pour le peuple juif.» Les Juifs républicains diffusent également un portrait de John McCain, accompagné de propos louangeurs (mais évidemment non datés) signé de personnalités démocrates: Hillary Clinton, John Kerry, et l’élu juif new-yorkais Chuck Schumer.

Ces messages contradictoires ont un même point de départ: d’habitude, les Juifs américains votent pour le candidat démocrate, mais la candidature Obama suscite un certain flottement. Les Juifs démocrates s’efforcent donc de resserrer les rangs, tandis que les Juifs républicains veulent profiter du trouble pour gagner des électeurs à McCain. Et, ici comme là, le lien à Israël joue un rôle central dans l’argumentation. Pourtant [voir encadré], si la plupart des Juifs sont très attachés à Israël, ils ne considèrent pas que ce soit là un sujet de débat dans la campagne présidentielle.

Que se passe-t-il donc? Pour bien le comprendre, il faut partir d’une donnée de base qui est la relation historique des Juifs américains au parti démocrate. Selon les données dont on dispose [1], les Juifs ont voté majoritairement démocrate à toutes les élections depuis le début du vingtième siècle (la seule exception est l’élection de 1920, mais c’est parce qu’une partie des votes juifs sont allés au candidat socialiste Eugene Debs).

La proportion était parfois écrasante: Franklin D. Roosevelt a reçu entre 82% et 90% des voix juives aux élections présidentielles où il s’est présenté; Harry Truman, 75%; John F. Kennedy, 82%; et Lyndon Johnson, 90%. Même un démocrate impopulaire chez les Juifs comme Jimmy Carter (c’était bien avant ses propos contre Israël) a conservé, aux élections de 1980, une légère avance sur Ronald Reagan au sein de l’électorat juif (45% contre 39%).

L’alliance entre les Juifs et le parti démocrate est enracinée dans l’histoire américaine du siècle écoulé. Une histoire où le syndicalisme ouvrier, la lutte contre les discriminations et la défense des droits de l’homme ont uni des individus très divers par leurs origines et leurs croyances mais partageant – comme le montre bien le roman de Philip Roth Le complot contre l’Amérique – une aspiration à la justice et à la liberté. Certes, les démocrates du sud des États-Unis n’adhéraient pas toujours, il s’en faut, à ces valeurs. Mais dans les zones de fort peuplement juif, les relations avec le parti démocrate étaient le plus souvent chaleureuses.

Dans les années plus récentes, aussi, le vote juif est resté massivement démocrate. Bill Clinton a reçu 80% des voix juives en 1992, et 78% en 1996; et les deux adversaires démocrates de George W. Bush ont reçu respectivement 79% (Al Gore, en 2000) et 76% (John Kerry, en 2004) des voix juives. Si l’on considère que même George Bush, pourtant identifié comme résolument pro-israélien, obtint à peine le quart des suffrages juifs en 2004, on mesure le chemin qu’il reste à faire pour les amis de John McCain.

Les démocrates juifs pourraient donc dormir sur leurs deux oreilles, dans l’attente de l’élection présidentielle du 4 novembre 2008. N’était le «problème Obama».

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Si Hillary Clinton avait emporté la palme lors des primaires démocrates, il est certain que son score à l’élection présidentielle aurait été semblable à celui atteint naguère par son mari. Car les Clinton, les Juifs savent qui ils sont et où les situer. Barack Obama, lui, est un homme politique venu d’ailleurs. Pas seulement à cause de sa couleur de peau; à cause, aussi, de son parcours atypique. C’est cela qui fait son charme auprès d’une bonne part de l’électorat américain, et qui lui vaut la sympathie d’une majorité des jeunes (y compris chez les jeunes Juifs). Mais les Juifs les plus âgés sont encore nombreux, semble-t-il, à s’interroger. Qui est cet Obama, quelles sont ses racines intellectuelles, quel rapport émotionnel entretient-il avec les Juifs? Ils ne le savent pas vraiment.

Tout ne tient pas à la seule personnalité d’Obama. Il a en John McCain un adversaire de taille.

En dépit de son caractère changeant et de ses prises de position parfois déconcertantes – y compris au sujet du conflit au Proche-Orient –, John McCain a dans l’électorat juif une image très positive. Son indépendance d’esprit lui a fait endosser certaines des positions «progressistes» sur les questions de société qui sont traditionnellement défendues par les Juifs et leurs organisations (c’est d’ailleurs afin de répondre au malaise des républicains les plus conservateurs qu’il a choisi Sarah Palin pour colistière, et ce choix a été mal vu par la majorité des Juifs, pour les mêmes raisons). Sa politique extérieure «activiste» est perçue comme une garantie pour la sécurité de l’État d’Israël. John McCain a, enfin, le soutien de Joe Lieberman, Juif orthodoxe, ancien colistier d’Al Gore contre George Bush, et aujourd’hui sénateur «démocrate indépendant». Autant de facteurs qui en font un meilleur candidat, aux yeux des Juifs, que bien d’anciens candidats républicains pour qui ils n’ont pas voté dans le passé.

Si l’on en croit les sondages réalisés auprès des électeurs juifs américains, le rapport des forces entre Obama et McCain s’est stabilisé très tôt dans la campagne. En avril 2008, un sondage Gallup indiquait que 61% des Juifs avaient l’intention de voter pour Obama, et 32% pour McCain. Un autre sondage, réalisé entre fin juin et début juillet 2008 pour l’organisation pro-israélienne de gauche J Street, donnait à Obama 62% des voix juives, contre 32% à McCain. Enfin, en septembre 2008, un sondage pour l’American Jewish Committee crédite Barack Obama de 57% des intentions de vote chez les Juifs, contre 30% à John McCain. Compte tenu des abstentions, les proportions sont inchangées. En gros, pour un Juif qui préfère McCain, deux Juifs préfèrent Obama.

La préférence juive pour les démocrates semble donc confirmée. Mais à un niveau qui n’a jamais été aussi bas depuis l’époque de Jimmy Carter. L’association des républicains juifs (la Republican Jewish Coalition, connue sous ses initiales RJC) s’en réjouit, et annonce déjà un score historique pour John McCain.

C’est un fait que le vote juif en faveur des candidats républicains à la présidence est en progression régulière sur les quatre dernières élections: 11% pour George Bush (père) en 1992, 16% pour Bob Dole en 1996, 19% pour George Bush (fils) en 2000 et 24% pour Bush en 2004. Mais il s’agit là d’une lente remontée plutôt que d’une ascension fulgurante, si l’on se souvient qu’en 1972 Richard Nixon avait été réélu avec 35% des voix juives, que Ronald Reagan avait obtenu 39% des voix juives en 1980 (c’était, il est vrai, contre l’impopulaire Jimmy Carter) puis 31% en 1984, et qu’en 1988 George Bush (père) reçut 35% des voix juives. La rupture entre l’électorat juif et le parti républicain se manifesta aux élections de 1992, où seuls 11% des électeurs juifs soutinrent la réélection de George Bush (père), soit moins du tiers de ceux qui avaient voté pour lui quatre ans plus tôt. Entre-temps, Bush s’était acquis une réputation d’hostilité envers les Juifs envers l’État d’Israël – une réputation illustrée par ses remarques en public sur le poids présumé du lobby juif, et par le propos que son secrétaire d’État, James Baker, aurait tenu dans une conversation privée: «Que les Juifs aillent se faire voir [en anglais dans le texte:
Fuck the Jews], de toute façon ils ne votent pas pour nous». Il est vrai aussi qu’en 1992 le candidat démocrate était Bill Clinton, dont la personnalité chaleureuse séduisit de nombreux électeurs juifs. Bref, la prédiction de James Baker se réalisa, les Juifs ne votèrent pas pour Bush, et depuis lors les candidats républicains ne font que remonter la pente.

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Mais, dira-t-on, en quoi les états d’âme des Juifs ont-ils de l’importance, sauf pour les lecteurs de
L’Arche et quelques autres passionnés des affaires juives? Après tout, les Juifs constituent moins de 2% de la population américaine. Certes, les états-majors des deux principaux candidats emploient des experts qui sondent inlassablement les diverses catégories de la population américaine afin de déterminer pour chacune d’elles l’argument qui fera peut-être la différence le jour de l’élection présidentielle. Cela s’applique aux femmes et aux Noirs, aux retraités et aux chasseurs, aux protestants et aux homosexuels, et aussi aux Juifs. Mais le vote juif occupe dans les discours et les commentaires une place démesurée.

C’est un fait que les Juifs intéressent des tas de gens. Les antisémites, les philosémites… et, bien sûr, les Juifs eux-mêmes. Dans le jargon journalistique américain: «Jews are news». Un journal qui titre en Une «Pourquoi les Juifs ont peur d’Obama», ou encore «Des Juifs démocrates vont voter McCain», s’attire plus sûrement l’intérêt des lecteurs que s’il parlait d’une autre communauté. Mais jamais ce phénomène n’a pris l’ampleur qu’il a eue au cours de la présente campagne.

Cela tient en partie à la présence, aux États-Unis comme ailleurs, du fantasme selon lequel un «pouvoir juif» régenterait la vie politique nationale. Deux universitaires américains, Walt et Mearsheimer, ont même donné une nouvelle jeunesse à ce fantasme, dans un livre récent sur les méfaits du «lobby israélien».

Qui dit «lobby» pense d’abord à l’argent. Et, effectivement, l’argent est un facteur de poids dans une élection présidentielle américaine, car une campagne à l’échelle des États-Unis est très chère.

Cependant, le poids relatif des donateurs juifs est bien moindre que ce que certains croient; les autres catégories de donateurs (industries diverses, retraités, syndicats, communautés chrétiennes, etc.) les surclassent de très loin. Qui plus est, à l’ère de l’internet, la possibilité de multiplier les petites cotisations offre aux candidats des perspectives intéressantes, dont Obama fut le premier à tirer un réel profit. Les gros donateurs jouent un rôle lors du démarrage d’une campagne, surtout dans la phase des «primaires». Dans la dernière ligne droite, où le candidat démocrate et le candidat républicain obtiennent des soutiens de tous côtés, les contributions des Juifs ont tendance à se noyer dans la masse.

Autre forme du «pouvoir juif», à peine moins fantasmatique que la précédente: le rôle des Juifs dans la vie politique. Là aussi, il y a une part de vérité. Des Juifs (nous disons bien «des Juifs» et non «les Juifs», ce qui est une expression dépourvue de tout sens autre qu’un sens antisémite) jouent un rôle non négligeable dans les universités, les médias, etc. Ils ne se contentent pas de voter: ils militent, ils appellent à voter.

Pour autant, cette fonction de «prescripteurs» que peuvent avoir certains Juifs ne se traduit pas par un engagement global en faveur d’un candidat ou d’une cause. On sait qu’ils ont le cœur plus à gauche que la moyenne de leurs compatriotes, et qu’ils se soucient davantage de la sécurité de l’État d’Israël. Cela ne suffit pas pour faire d’eux des acteurs privilégiés de l’élection présidentielle, sauf si l’on croit avec les journalistes que
Jews are news ou si l’on croit avec Walt et Mearsheimer que les Juifs dirigent le monde.

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Reste le «vote juif», le vrai, celui qui s’exprime dans les urnes. Ici, il nous faut tempérer un peu ce que nous avons dit au sujet du poids modeste de l’électorat juif.

Les Juifs constituent, en effet, un peu moins de 2% de la population des États-Unis. Mais, comme ils sont plus âgés que la moyenne, le pourcentage des Juifs est plus élevé au sein de la population adulte. Et, surtout, ils sont connus pour participer davantage aux élections que les Américains en général; dans un pays où l’abstentionnisme est traditionnellement important (aux présidentielles de 2004, moins de 57% des inscrits ont pris part au scrutin), cela n’est pas négligeable. Au total, on considère qu’au sein de l’électorat effectif la part des Juifs est plutôt de l’ordre de 3%, voire 4%.

Trois ou quatre pour cent de l’électorat, dira-t-on, ce n’est toujours pas énorme. Cependant, le mode de scrutin en vigueur pour l’élection présidentielle américaine donne aux minorités un poids plus important qu’il n’y paraît à première vue.

Les Américains, en effet, ne désignent pas leur président au scrutin universel direct, comme le font les Français. Le jour de l’élection ils choisissent, État par État, des «grands électeurs» identifiés à tel ou tel candidat national. Et c’est le vote de ces grands électeurs qui détermine le futur président.

Quelle différence cela fait-il? La différence tient à ce que, dans presque tous les États (sauf deux, le Maine et le Nebraska), les sièges de grands électeurs sont attribués non pas proportionnellement aux suffrages des citoyens mais en bloc: le candidat arrivé en tête rafle tous les sièges de grands électeurs. C’est ce que les Américains appellent le système du
winner takes all, «le gagnant emporte tout».

Il est des États où l’un des deux grands partis jouit traditionnellement d’une nette prédominance. Ce sont les États dits «bleus» (démocrates) ou «rouges» (républicains). D’autres États, en revanche, surnommés les swing states, «les États à bascule», pencheront à la dernière minute d’un côté ou de l’autre. Dans ces États, le système du winner takes all a pour conséquence qu’un léger déplacement des voix peut faire basculer la totalité des grands électeurs et, par là, déterminer le choix du président des États-Unis.

Ce n’est pas un cas d’école. Tout le monde se souvient de l’élection présidentielle de novembre 2000, où l’issue de la compétition entre George Bush et Al Gore dépendait en fin de compte des résultats d’un seul État, la Floride. À l’intérieur de cet État le résultat était si serré (du fait, notamment, d’erreurs techniques à Palm Beach) qu’il a fallu deux nouveaux décomptes des voix, et un feuilleton juridique qui dura un mois, pour que George Bush soit déclaré vainqueur en Floride et par voie de conséquence au plan national, bien qu’il ait reçu moins de suffrages populaires que son adversaire.

Ainsi, des minorités votant dans un sens ou dans l’autre à l’intérieur d’un État peuvent être investies d’un poids considérable au niveau de cet État et, par suite, au niveau fédéral. Voilà pourquoi les états-majors des candidats surveillent l’évolution des «minorités agissantes» dont dépendra, peut-être, l’issue du scrutin. L’objectif pour les candidats, dans la dernière phase de la campagne, est certes de convaincre le plus grand nombre; mais il est aussi de ne pas s’aliéner des secteurs de la population dont le passage à l’adversaire, dans l’un de ces fameux
swing states, serait potentiellement désastreux.

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Nous en venons donc au vote de la minorité juive.

Quatre États américains – les États de New York, du New Jersey, de Californie et de Floride – contiennent ensemble plus de la moitié de la population juive américaine. C’est là que la minorité juive a le plus de chance d’influer, électoralement parlant. Cependant, les trois premiers sont considérés comme «sûrs» pour le parti démocrate, bien qu’avec quelques réserves concernant le New Jersey; le vote des Juifs ne devrait donc pas y avoir un effet déterminant. Le cas de la Floride, en revanche, est incertain: elle pencherait plutôt pour McCain, sans que la partie soit gagnée d’avance pour celui-ci.

La Floride sera-t-elle à nouveau, le 4 novembre 2008, un lieu critique de l’affrontement entre les deux candidats, et dans ce cas la population juive locale aura-t-elle un poids significatif? Ce n’est pas impossible. En 2004, à la différence de ce qui s’était produit quatre ans auparavant, George Bush n’avait pas eu trop de mal à gagner la Floride. Si Barack Obama veut inverser cette année la tendance, il aura besoin de tous les votes démocrates.

En Floride, les Juifs représentent près de 4% de la population et au moins 5% de l’électorat. On compte parmi eux beaucoup de personnes âgées qui ont choisi de passer leur retraite dans cet État ensoleillé. Or ce sont là les Juifs sur lesquels la campagne anti-Obama a le plus d’effet. Bien qu’ils aient pour la plupart toujours voté démocrate, ils sont mal à l’aise avec un candidat dont ils ne savent pas s’il défendra vraiment les causes qu’ils ont à cœur, à commencer par la cause d’Israël.

Pour l’emporter en Floride, Obama devra éviter à tout prix une forte «migration» des électeurs démocrates juifs de Floride vers le camp McCain. Ce n’est donc pas un hasard si, pour s’adresser directement à ce secteur de l’électorat, les partisans juifs de Barack Obama ont créé un groupe nommé Bubbes for Obama («Les grands-mères pour Obama») ayant pour objectif d’inciter les jeunes Juifs à faire pression sur leurs aînés afin qu’ils votent Obama. Plus explicite encore, une organisation nommée The Great Schlep (un mélange d’anglais et de yiddish, signifiant à peu près «le grand déplacement», avec une tonalité ironique) appelle les jeunes Juifs à se rendre en Floride pour veiller à ce que les seniors juifs de cet État choisissent le candidat démocrate.

Une des comédiennes les plus connues de la télévision américaine, Sarah Silverman, a enregistré une vidéo, qui a aussitôt fait un malheur sur internet, où elle expliquait combien il était important de veiller à ce que les grands-parents votent «bien» (en précisant que Barack Obama est «pour Israël»). Dans la vidéo, une affiche d’Obama voisinait avec l’emblème du Great Schlep: une carte des États-Unis sur laquelle des flèches venues d’un peu partout pointaient vers la Floride.

Le cas de la Floride est le plus visible. Il en est d’autres. Dans le Nevada, où McCain est crédité d’une faible avance, les Juifs constituent quelque 3% de la population. Même ordre de grandeur en Pennsylvanie, où c’est Obama qui semble avoir une légère avance. Quant à l’Ohio, qui est souvent considéré comme le prototype du swing state, il compte environ 1,5% d’habitants juifs, tout comme la Virginie et le Colorado. Autant d’États dans lesquels les Juifs, compte tenu de leur forte participation électorale, peuvent faire pencher la balance au moment décisif.

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Ici s’explique le paradoxe apparent selon lequel, d’une part les sondages nous indiquent que les Juifs se déterminent en fonction des grandes questions concernant tous les Américains, et d’autre part les militants – démocrates ou républicains – veulent influer sur le vote des Juifs en privilégiant la question d’Israël. L’explication est simple. Ce qui compte, au moment décisif, n’est pas le vote de la plupart des électeurs qui ont de toute façon fait leur choix. Ce qui compte, ce sont les électeurs qui peuvent basculer.

En somme: il y a des
swing electors, comme il y a des swing states. Si l’on considère que l’élection peut se jouer à la marge, ces électeurs-là font l’objet de toutes les attentions. Or la raison pour laquelle un couple de Juifs new-yorkais ayant pris sa retraite à Miami peut décider soudain de voter McCain, bien qu’il ait de tout temps voté démocrate, ne tient pas au programme économique ou social des deux candidats. Sur ce plan, rien de nouveau sous le soleil de Floride: si l’on a voté jadis pour Kennedy et pour Clinton, on n’a pas de raisons de ne pas voter pour Obama. En revanche, il est probable que les discours incendiaires de Mahmoud Ahmadinejad font frémir nos deux retraités, et qu’ils s’inquiètent de la fermeté du futur président des États-Unis face à un Iran doté de l’arme atomique.

Certes, Barack Obama a, dès avant son élection au Sénat en 2004, clairement énoncé qu’un Iran nucléaire était intolérable et qu’une action militaire américaine n’était pas exclue – un engagement réitéré à de nombreuses reprises. Mais il a ajouté un bémol: il faut d’abord donner sa chance à la diplomatie.

Au-delà de la question de principe («Faut-il ou non parler avec l’Iran d’Ahmadinejad?»), ce que craignent les amis d’Israël est qu’une administration Obama se laisse enfermer par les Iraniens dans une série de rencontres sans fin, dont l’Iran tirerait profit pour poursuivre son programme nucléaire à un rythme accéléré. Au bout du compte, la «bombe iranienne» serait présentée comme un fait accompli avec lequel les Américains et leurs alliés européens devraient désormais composer. La «naïveté» (le mot figure à maintes reprises dans les communiqués des Juifs républicains) de Barack Obama en matière de relations internationales aurait donc des effets catastrophiques.

Les partisans d’Obama ne restent pas en compte. D’abord, disent-ils, si l’Iran est devenu un acteur central du Moyen-Orient, c’est à cause de George Bush dont l’expédition irakienne a radicalement modifié l’équilibre des forces dans la région. D’autre part, ajoutent-ils, proposer une approche diplomatique de la question iranienne est une marque de réalisme et de bon sens; cela permet d’exercer des pressions sur le régime de Téhéran, avec toujours à l’arrière-plan la possibilité d’une intervention militaire, en dernier recours.

Ces arguments ne manquent pas de poids. Il reste qu’aux yeux d’un nombre significatif d’électeurs juifs – ou, plus généralement, d’électeurs pour qui l’existence d’Israël et la lutte contre la menace islamiste sont des priorités politiques – le discours de Barack Obama véhicule un message de faiblesse dont les conséquences risquent d’être dangereuses.

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Résumons. Si l’on s’en tient aux critères de choix habituels des Juifs américains, McCain est un «bon» candidat républicain, avec les défauts habituels aux candidats républicains. Mais la faveur – toute relative qu’elle soit – dont il jouit parmi les électeurs juifs doit beaucoup à l’incertitude – toute relative qu’elle soit, elle aussi – d’une partie de ces électeurs au sujet de Barack Obama. La question que se posent beaucoup d’entre eux est, non pas: «Pourquoi ne voterais-je pas républicain?», mais plutôt: «Suis-je sûr de vouloir voter démocrate?», et cette question reflète leur perplexité face à ce que certains appellent «l’énigme Obama». Car non seulement le parcours de l’homme est atypique, mais sa démarche peut avoir quelque chose de déconcertant.

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Les adversaires d’Obama ont ressorti, au début de la campagne présidentielle (c’est-à-dire dans la période des «primaires» au sein du parti démocrate, ces adversaires étant alors essentiellement des partisans de Hillary Clinton), le récit des relations amicales qu’il entretint jadis, à Chicago, avec Rashid Khalidi, un Palestinien qui était professeur à l’Université de Chicago. En 2000, selon le témoignage de Rashid Khalidi et d’un militant palestinien de Chicago, Ali Abunimah, Obama aurait tenu des propos appelant à «une approche plus équilibrée» du conflit israélo-palestinien de la part du gouvernement américain.

Mais Khalidi reconnaît aujourd’hui que la position de Barack Obama était souvent difficile à évaluer: «On peut le quitter en se disant “Formidable, il est d’accord avec moi”; mais ensuite, quand on rentre chez soi et qu’on y repense, on n’en est plus tout à fait certain.» Le témoignage d’Ali Abunimah va dans le même sens: «Il a pour habitude de créer des relations avec diverses communautés et, quand il franchit une nouvelle étape vers le haut, de prendre ses distances pour ensuite se poser comme un intermédiaire». [2]

En 2003, quand Rashid Khalidi quitta son poste à l’Université de Chicago pour occuper une chaire à l’Université Columbia (New York), Barack Obama assista à la soirée d’adieu organisée en son honneur. À cette occasion, plusieurs intervenants auraient dénoncé le gouvernement israélien et les habitants des implantations [3]. Prenant la parole à son tour, le futur sénateur n’aurait pas approuvé de tels excès de langage, appelant au contraire à la compréhension et au dialogue; mais il aurait évoqué par ailleurs les nombreuses soirées que les époux Obama avaient passées chez les époux Khalidi, et les longues et instructives conversations qu’ils avaient eues sur «le monde entier», des conversations que Barack Obama espérait bien poursuivre.

Ce que l’on sait des idées de Rashid Khalidi sur le Proche-Orient permet de supposer que l’image d’Israël qu’il présentait à Barack Obama, au cours de ces conversations, n’était guère positive. Khalidi et Obama ne se rencontrent plus beaucoup, et Obama n’a donné depuis lors aucune indication selon laquelle les vues de son ancien ami auraient influencé sa perception des problèmes du Proche-Orient. Mais des membres de la communauté palestinienne de Chicago demeurent persuadés que le candidat démocrate à la présidence les comprend mieux que d’autres hommes politiques américains.

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Hussein Ibish, un ancien porte-parole de la communauté arabo-américaine qui est aujourd’hui l’un des responsables de l’American Task Force on Palestine (une organisation considérée comme modérée, qui appelle au dialogue israélo-palestinien et à la coexistence de deux États), voit dans Obama un adepte de «la fin de l’occupation», et pense que s’il était élu il serait prêt à faire pression sur les deux parties pour parvenir à une solution du conflit. Cette opinion de Hussein Ibish repose, dit-il, sur «un grand nombre de facteurs circonstanciels», et aussi «sur ce qu’[Obama] a dit».

Ces espoirs sont-ils fondés? Tout est dans la nuance. Pris au pied de la lettre, les objectifs affichés par Ibish (une solution à deux États permettant aux Israéliens et aux Palestiniens de vivre en paix) sont semblables à ceux affichés par l’administration Bush, par Barack Obama, par John McCain, et par les responsables de l’État d’Israël comme de l’Autorité palestinienne. Le diable, cependant, se cache dans les détails. Par exemple: quelle place donnera-t-on, dans les négociations, aux impératifs de la sécurité de l’État d’Israël? Ou encore: comment la communauté internationale réagira-t-elle face à des exigences mettant en cause la nature juive de l’État d’Israël, notamment sur la question des réfugiés? Là-dessus, il semble bien que Barack Obama n’ait jamais rien dit qui sorte du consensus pro-israélien fortement majoritaire, dans les milieux politiques comme dans l’opinion publique de son pays.

C’est sans doute pourquoi Ali Abunimah – qui partagea jadis les combats de Hussein Ibish, mais est actuellement sur des positions bien plus extrémistes – a décidé de «se lâcher» en publiant sur le site internet violemment antisioniste Electronic Intifada, dont il est le fondateur, un témoignage personnel visant à mettre Barack Obama sur la sellette. Abunimah affirme qu’Obama lui aurait déclaré en 2004: «Je suis désolé de n’avoir pas dit davantage en ce moment sur la Palestine, mais nous sommes dans une primaire difficile. J’espère que quand les choses se calmeront je pourrai me manifester davantage» [4]. Cependant, les proches d’Obama nient qu’il ait tenu de tels propos, et Abunimah ne peut apporter aucune preuve à l’appui de ses dires.

Si les Palestiniens américains, ou leurs amis, attendent de Barack Obama des initiatives dans le sens de la paix au Proche-Orient, ils n’ont sans doute pas tort. S’ils croient que de telles initiatives feraient la part belle à des revendications palestiniennes comme celle du «droit au retour», leurs espoirs sont probablement infondés. Obama les comprend peut-être, mais cela ne signifie pas qu’il est d’accord avec eux – ni que, s’il est élu, il fera tout ce qu’ils attendent de lui. (Sur le point précis du «droit au retour» des réfugiés palestiniens, Obama a répété à plusieurs reprises que la création d’un État palestinien à côté de l’État d’Israël irait de pair avec le maintien du «caractère juif» d’Israël, et que le «droit au retour», au sens «littéral» du terme, «n’est pas une option».)

Le sentiment que l’on éprouve, en consultant des témoignages sur Barack Obama à Chicago au début des années 2000, est que cet homme jeune (en 2000, il n’a pas encore 40 ans) possède déjà l’art de parler à différents publics en tenant compte de leurs sensibilités respectives. Certains le lui reprocheront plus tard, l’accusant même de pratiquer systématiquement un double voire multiple langage, en disant à chacun ce qu’il veut entendre sans jamais s’engager à rien. Pour sa défense, on peut dire que cette diversité lui est en quelque sorte intrinsèque: fils d’une blanche d’origine chrétienne et d’un Noir d’origine musulmane (mais tous deux agnostiques), ayant vécu sa petite enfance entre l’Indonésie et Hawaï, passant ensuite de la prestigieuse faculté de droit de Harvard à l’action sociale dans les quartiers noirs de Chicago, il éprouve sans doute un réel besoin de rester proche des uns et des autres, quitte à gommer quelques aspérités ou à exagérer certains rapprochements.

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De fait, si la fréquentation de ses amis palestiniens s’inscrivait dans le cadre de relations déjà anciennes avec le milieu militant de Chicago où il avait fait ses premières armes politiques, Barack Obama avait noué parallèlement des liens étroits avec des Juifs de Chicago qui étaient à la fois des soutiens du parti démocrate et des hommes d’influence. Lorsqu’il déclara en 2004 à l’Agence télégraphique juive: «Une partie de mes premiers et plus ardents partisans provenaient de la communauté juive de Chicago», il n’exagérait pas.

Sans même remonter jusqu’à Gerald Kellman, qui entre 1985 et 1988 dirigea ses premiers pas dans le travail social à Chicago, ou à Martha Minow, son professeur de droit à Harvard (qui en 1988 s’adressa à son père, Newton Minow, un membre important du parti démocrate qui exerce le droit à Chicago, pour lui recommander «le meilleur étudiant qu’elle ait jamais eu»), il faut mentionner Ira Silverstein, avec qui Obama partagea son bureau au cours de la période, entre 1997 et 2004, où il siégeait au Sénat de l’État d’Illinois.

Silverstein est un Juif orthodoxe, et c’est à son contact qu’Obama découvrit la dimension religieuse du judaïsme. À cette époque déjà, témoigne Silvertsein, le jeune sénateur s’exprimait de manière très chaleureuse envers Israël, et il soutenait activement les résolutions condamnant les attentats suicides palestiniens. Barack Obama lui-même revendiquera plus tard, comme une action à mettre à son actif, d’avoir fait passer en 2003, avec ses collègues Ira Silverstein et Jeff Schoenberg, une loi autorisant les fonds de retraites de l’État d’Illinois à acheter des emprunts du Trésor israélien (
Israel Bonds).

Abner Mikva, ancien juge et élu démocrate de Chicago, qui fit la connaissance de Barack Obama en 1990 et est depuis lors l’un de ses plus ardents partisans, s’exprime au sujet d’Obama en des termes qui à la fois évoquent ceux des Palestiniens de Chicago et leur répondent: «Certains affirment qu’il ne s’exprime pas nettement sur tel ou tel sujet, ou qu’il a un discours tiédasse, ou qu’il essaie d’être en bons termes avec tout le monde. Mais il ne cherche pas à exclure ceux qui ne sont pas d’accord avec lui; il cherche à les rassembler sous une tente qui soit aussi large que possible.»

Un avis partagé par l’homme qui, dans le monde politique américain, connaît sans doute le plus intimement Barack Obama. Ancien journaliste devenu expert en stratégie médiatique, David Axelrod a prodigué ses conseils au gratin de la politique nationale. Il a rencontré Obama dès 1992 et a organisé sa campagne pour l’élection sénatoriale de 2004. Dans la campagne présidentielle de 2008, Axelrod a, malgré ses liens personnels avec les Clinton, très tôt choisi de soutenir Obama dont il est décrit comme le «plus proche conseiller politique» [5] et le «stratège en chef» [6].

Axelrod, qui porte volontiers un badge où le nom «Obama» est écrit en hébreu, explique ainsi la naissance de certains malentendus au sujet des positions politiques de son candidat: «Barack considère qu’il est important de comprendre le point de vue de l’autre, même si l’on n’est pas d’accord avec lui». Cela signifie-t-il qu’en politicien consommé il dit à chacun ce qu’il veut entendre? Non, dit son conseiller, mais «il peut être en désaccord avec d’autres personnes sans les ignorer ni les diaboliser». Quand des Juifs évoquent en sa présence des doutes sur les attitudes politiques de son candidat, Axelrod déclare qu’«en tant que fils de deux Juifs qui ont échappé aux persécutions antisémites en Europe de l’Est», il ne consacrerait pas «[s]a vie à faire élire Obama» s’il n’était «certain des positions de Barack au sujet d’Israël».

Les bonnes relations qu’Obama entretenait avec ses amis arabes ne sont donc pas venues sur le compte de ses amitiés juives. Au contraire, si l’on en croit Abner Mikva qui, rappelant la célèbre formule selon laquelle «Bill Clinton était le premier président noir», déclare qu’en fin de compte «les gens diront que Barack Obama est le premier président juif» [7]. (Pour la petite histoire, si on n’a pas trouvé de Juif dans la famille d’Obama, il y en a un dans la famille de son épouse Michelle: il s’agit de Capers Funnye, un Juif noir, rabbin d’une communauté de Chicago, qui est un cousin de Mme Obama.)

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Quand Obama se présenta au Sénat des États-Unis, en 2004, l’un de ses premiers soutiens était James Crown qui avec son père Lester – connu à la fois comme hommes d’affaires, philanthrope et membre du parti démocrate – est l’un des grandes figures de la communauté juive de Chicago. C’est apparemment au cours de cette campagne électorale qu’Obama employa pour la première fois une formule dont il devait faire usage par la suite: visitant un centre juif pour personnes âgées, il souligna que son prénom Barack, qui signifie «béni» en swahili (une langue africaine avec des influences arabes), est étymologiquement lié au prénom hébreu Baroukh.

L’un des thèmes de campagne de Barack Obama était l’appel à reconstituer la coalition judéo-noire qui s’était formée quatre décennies auparavant, au temps de la lutte pour les droits civiques. Les Noirs et les Juifs «ont en commun un ensemble de principes quant à l’exigence que l’État mette un terme aux injustices», déclarait-il alors à l’hebdomadaire juif
Forward [8].

En octobre 2004, peu avant l’élection sénatoriale, Barack Obama revenait, dans une longue interview au
Chicago Jewish News [9], sur l’alliance des Juifs et des Noirs. «Le mouvement des droits civiques, rappela-t-il, n’aurait pas réussi comme il l’a fait sans l’énorme contribution de la communauté juive.» Dans la même interview, il évoquait les violences de l’Intifada: «La politique américaine devrait reconnaître la menace démesurée à laquelle Israël fait face, et devrait soutenir le besoin qu’a Israël de définir lui-même les moyens propres à assurer sa sécurité. Si j’avais peur que mon enfant soit victime de l’explosion de son bus scolaire, je tiendrais à prendre toutes les mesures nécessaires pour éliminer ce danger.»

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En novembre 2004, Obama est élu au Sénat des États-Unis, avec 70% des suffrages. Ayant accédé à la vie politique nationale, il suit une ligne nettement pro-israélienne. Tout comme John McCain. En cela, l’un et l’autre sont simplement au diapason de l’opinion publique américaine dans son ensemble.

Selon une enquête d’opinion réalisée par l’institut Gallup en février 2008, 71% des Américains ont une image positive d’Israël, contre 25% qui en ont une image négative (pour l’Autorité palestinienne, le rapport s’inverse: 14% d’opinions favorables et 75% d’opinions défavorables). La cause israélienne n’est donc pas, en terme électoraux, une cause «juive» mais une cause nationale.

Un homme politique qui serait jugé peu fiable à cet égard souffrirait, par le fait même, d’une «décote» au sein de l’opinion dans son ensemble. Un manque de crédibilité au sujet de la sécurité d’Israël serait traduit, par cette même majorité pro-israélienne de l’opinion américaine, comme un manque de crédibilité dans le domaine de la politique internationale, y compris pour ce qui est de la sécurité des États-Unis. Inversement, un homme politique jugé «solide» pour ce qui est de la sécurité d’Israël sera perçu comme «solide» au regard des autres enjeux internationaux.

Pour autant, il serait réducteur et injuste de présenter le rapport à Israël des deux candidats en des termes purement utilitaires. Dans un discours prononcé en 2006 devant le JINSA (Jewish Institute for National Security Affairs, un centre de recherche dont l’orientation est à la fois conservatrice et pro-israélienne), John McCain affirmait: «Notre lien avec Israël n’est pas seulement un lien stratégique, bien que cet aspect-là soit important. Ce qui relie plus profondément nos deux pays, c’est une relation morale. Nous sommes deux démocraties dont l’alliance a été fondée sur des valeurs communes.» Propos d’homme politique? Sans doute. Le choix des mots, cependant, n’est pas neutre. Parler de «morale» et de «valeurs» implique que l’on se situe d’emblée à un niveau où les fondements de la culture nationale (cet ethos qui joue un grand rôle dans la conscience américaine) induisent des comportements, voire les imposent.

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Le 10 février 2007, Barack Obama annonce sa candidature à la présidence des États-Unis. Dès cet instant, ses adversaires – chez les républicains, mais d’abord chez les démocrates – cherchent dans sa personnalité la faille qui permettra de l’attaquer. Le premier thème, qui sera longtemps le thème dominant, est son rapport à l’islam.

On sait que Barack Obama est né en 1961 à Hawaï, un archipel polynésien qui est un des cinquante États composant les États-Unis d’Amérique. Son père est un Africain originaire du Kenya; sa mère est une Américaine originaire du Kansas. Ses parents se séparent quand il est âgé de deux ans. Sa mère épouse ensuite un Indonésien, et en 1967 la famille s’installe à Djakarta. À l’âge de dix ans, Barack rentre à Hawaï, où il vivra chez ses grands-parents maternels.

Obama père (mort en 1982) était formellement de religion musulmane; c’est ce qui explique que le père comme le fils portent le double prénom de Barack Hussein. Mais en fait le père était athée, et il n’a jamais pu communiquer quoi que ce soit de l’islam à son fils qu’il n’a d’ailleurs jamais élevé. Quant à la période indonésienne de Barack Obama, il est vrai que son beau-père était formellement musulman, mais lui non plus ne semble pas avoir éprouvé de vrais sentiments religieux. Le petit garçon étudia trois ans dans une école catholique, puis un an dans une école accueillant à la fois des élèves musulmans et chrétiens.

Tout indique, en réalité, que l’éducation de Barack Obama a baigné dans un climat où la règle était l’agnosticisme voire l’athéisme. C’est bien plus tard, quand au terme de ses études il s’inséra dans la ville de Chicago, qu’il assuma une religion: c’était la religion chrétienne, dont il se réclame aujourd’hui.

Fin mars 2004, quelques jours après avoir obtenu sa nomination de candidat démocrate au Sénat des États-Unis, Obama rencontrait une journaliste du quotidien local
The Chicago Sun-Times, spécialisée dans les questions religieuses [10]. Interrogé sur ses croyances, il déclarait: «Je suis chrétien. Je suis profondément croyant, je suis inspiré par la foi chrétienne. D’autre part, je suis né à Hawaï, où les influences orientales sont évidemment nombreuses. J’ai vécu en Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, entre l’âge de six ans et l’âge de dix ans. Mon père était originaire du Kenya et, bien qu’il ait sans doute pu se définir comme un agnostique, son propre père était musulman. Et j’ajouterai que, probablement, au plan intellectuel, j’ai été influencé par le judaïsme autant que par toute autre religion.»

Cela n’a pas empêché l’apparition d’un mythe selon lequel Obama serait un musulman caché, destiné par ses maîtres à conquérir pour eux le pouvoir aux États-Unis. Cette rumeur, alimentée par des jeux de mots douteux sur le mode «Hussein-Ossama», s’est répandue sur internet et a trouvé des échos dans les médias. Même dans une version moins paranoïaque, la seule mention des liens personnels que Barack Obama entretiendrait avec l’islam a pu perturber des citoyens américains, à un moment où leur pays faisait face à une menace bien réelle d’attentats islamistes.

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Chez les Juifs, cette association entre Obama et l’islam a pu jouer sur une autre crainte: un président qui connaît mieux l’islam que ses prédécesseurs, et qui d’ailleurs revendique cette connaissance comme un facteur de dialogue international, ne sera-t-il pas porté le moment venu à composer avec les ennemis d’Israël? Ajoutez à cela que, dans la culture américaine, l’image du musulman noir évoque les délires antisémites de la Nation of Islam de Louis Farrakhan (un mouvement noir minoritaire mais très militant et souvent agressif), et vous comprendrez que certains électeurs juifs se soient émus.

Le 15 janvier 2008, les dirigeants de dix parmi les principales organisations juives américaines, représentant pratiquement tout l’establishment juif américain y compris ses divers courants religieux, publiaient une «lettre ouverte à la communauté juive». Après avoir souligné qu’aucune de leurs organisations ne prendrait position pour ou contre un des candidats à la présidence des États-Unis, les signataires expliquaient qu’ils se sentaient «contraints de prendre la parole contre certains procédés rhétoriques et certaines démarches tactiques dans la campagne en cours» qui leur semblaient «particulièrement odieux». Les dirigeants juifs évoquaient à mots couverts des «courriels haineux» qui avaient été adressés à de nombreux Juifs, des courriels contenant «des falsifications et des diffamations visant à présenter de manière mensongère les croyances religieuses du sénateur Barack Obama, ainsi que sa personne». Rejetant ces attaques «méprisables et fausses», les auteurs de la lettre ouverte rappelaient que «les électeurs juifs, comme tous les électeurs, doivent soutenir celui des candidats dont ils considèrent qu’il sera le meilleur président» [11].

On remarque le style un peu embarrassé de cette lettre, où le mot «musulman» ne figure pas. Les dirigeants juifs ne voulaient évidemment pas propager la rumeur au moment même où ils la dénonçaient. Ils ne voulaient pas non plus se porter garants de la foi chrétienne de Barack Obama – ce qui eût été pour le moins déplacé –, ni laisser entendre qu’il y aurait quelque chose de dangereux ou de déshonorant, pour un candidat, à être musulman.

Quoi qu’il en soit, l’étendue de cette mobilisation, où toutes les composantes de la communauté juive étaient représentées, témoignait de l’ampleur du problème. À l’automne 2008, le mythe du «musulman caché» n’a pas disparu, y compris au sein de la communauté juive: Sarah Silverman y fait allusion dans sa vidéo du Great Schlep, pour préciser aux grands-mères juives que «ce n’est évidemment pas vrai».

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Le 3 mars 2008, l’hebdomadaire
Newsweek publie une déclaration de Howard Friedman, le président de l’AIPAC, la grande organisation américaine vouée à la défense de l’État d’Israël. Howard Friedman fait savoir que les principaux candidats alors en lice (parmi lesquels John McCain et Barack Obama) ont tous à leur actif un historique de votes «forts» sur les sujets qui sont importants pour les relations américano-israéliennes. En d’autres termes, l’AIPAC annonce d’entrée de jeu sa neutralité dans la campagne électorale.

Cela n’empêchera pas les partisans des deux candidats, ni les organisations juives ou les individus juifs de toutes tendances, de porter des jugements sur l’un ou l’autre des candidats. Mais les nuances entre leurs programmes sont si ténues que ce sont leurs personnalités qui font la différence.

Le 12 mai 2008, alors que l’on s’achemine vers la fin des «primaires» démocrates, le journaliste Jeffrey Goldberg publie sur le site internet de son journal,
The Atlantic Monthly, une longue interview de Barack Obama. Notoirement juif et lié à Israël où il a vécu, Jeffrey Goldberg fait porter toutes ses questions sur l’État juif.

Le journaliste commence par demander à Obama si, à son avis, le sionisme «a la justice pour lui». En réponse, Obama évoque le souvenir d’un moniteur en colonie de vacances qui lui a fait découvrir l’épopée sioniste à l’âge de onze ans. Le sionisme, «la préservation d’une culture pour un peuple déraciné, avec le projet d’un retour à la terre ancestrale», avait alors exercé une forte «attirance» sur le jeune métis en quête de racines. Par la suite, dit Obama, sa formation intellectuelle a été très influencée par des auteurs juifs comme Philip Roth ou Léon Uris (l’auteur du livre
Exodus). D’où «l’énorme attachement sentimental» et la «sympathie» qu’il éprouve pour Israël. «Je pense, ajoute-t-il, que l’idée d’un État juif jouissant de la sécurité est une idée fondamentalement juste, et une idée nécessaire.»

Cette interview est très bien accueillie dans les milieux juifs. Salomon Kalach, membre de l’exécutif du Jewish Council for Public Affairs (l’organisme qui représente les institutions juives auprès de l’opinion publique américaine), publie le 21 mai 2008 dans le
Jerusalem Post un article où il souligne que «le rapport d’Obama à Israël est beaucoup plus personnel et donc plus fort, plus authentique et plus intransigeant que celui des candidats traditionnels».

Le 30 mai, Jeffrey Goldberg publie un entretien avec John McCain, axé lui aussi sur les Juifs et Israël. Le candidat républicain déclare que «toute personne connaissant l’histoire du peuple juif et les idéaux sionistes ne peut qu’admirer les créateurs de l’État juif». Son interlocuteur ayant évoqué l’argument selon lequel les Américains ne devraient pas s’engager outre mesure contre l’Iran puisque ce pays ne menace vraiment qu’Israël, McCain répond: «Les États-Unis d’Amérique se sont engagés à ne jamais permettre un autre Holocauste».

En conclusion, Jeffrey Goldberg interroge John McCain sur les auteurs juifs qui l’ont influencé. Philip Roth n’est pas son fort, avoue-t-il. Élie Wiesel, oui. Léon Uris aussi, ainsi que Herman Wouk. Mais surtout le psychiatre juif autrichien Victor Frankl (1905-1997), dont le livre
Découvrir un sens à sa vie est inspiré en partie par sa propre expérience dans les camps nazis. Ce livre, John McCain l’avait lu avant de tomber en captivité au Vietnam. «Parfois, quand je m’apitoyais sur moi-même, et cela m’arrivait assez souvent, je me disais: “Ce n’est rien par comparaison avec ce que Victor Frankl a subi”.»

Il est frappant de constater que les deux candidats projettent sur Israël et les Juifs des éléments traumatisants de leurs propres existences: la recherche identitaire du jeune Barack Obama, les tortures subies au Vietnam par le jeune McCain. Sans doute est-ce avec de telles projections que l’on fait les relations les plus fortes.

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Si l’on veut comparer les rapports que McCain et Obama entretiennent avec les Juifs, il apparaît que ceux de McCain sont nettement plus «lisses». Pas de grandes polémiques, pas de grands élans non plus. John McCain a depuis des années de bonnes relations avec la communauté juive comme avec l’État d’Israël. Il a aussi, de longue date, des amis juifs. Mais tout cela se passe dans une retenue de bon aloi.

Par exemple, plusieurs associations ont été créées ces derniers mois sur le thème «Les Juifs pour Obama», mais, s’agissant de McCain, on ne trouve guère qu’un blog sur internet et un club sur Facebook. Il y a, bien sûr, les Juifs du parti républicain, la Republican Jewish Coalition créée en 1985. Même là, cependant, on trouve davantage d’attaques contre Obama que de messages de soutien à McCain, et il y est question de politique générale plutôt que de judéité.

Le candidat républicain a pourtant un soutien juif de premier plan en la personne du sénateur Joseph («Joe») Lieberman, un Juif orthodoxe membre de longue date du parti démocrate (il fut en 2000 le candidat à la vice-présidence associé à Al Gore contre George Bush, et à l’époque la presse avait épilogué sur les moyens qu’il prendrait pour observer le shabbat dans ses futures fonctions). Joe Lieberman s’est mis «en réserve» de son parti lorsque celui-ci a désigné un candidat contre lui aux élections sénatoriales de 2006. Élu à la force du poignet face à un candidat républicain et un candidat démocrate, il siège au Sénat comme «démocrate indépendant». Ses positions proches de celles des républicains en matière de lutte contre le terrorisme, et une amitié de longue date qui le lie à John McCain, lui ont fait rejoindre le camp de ce dernier pour l’élection présidentielle. Il s’est beaucoup dépensé sur le terrain, et on l’a vu notamment parcourir la Floride pour inciter les électeurs juifs à voter McCain.

Hormis ce cas plutôt atypique, les soutiens juifs de John McCain se recrutent au sein du parti républicain, avec quelques figures de proue comme la gouverneure de Hawaï, Linda Lingle, et le jeune député Eric Cantor. Parmi les célébrités, le seul nom qui vienne à l’esprit est celui de l’acteur Jon Voight, qui n’est pas juif mais qui défend depuis des années toutes les causes juives et israéliennes.

Enfin, il faut mentionner ici une voix venue d’Israël mais qui n’est pas sans influence sur les électeurs juifs américains: celle de l’ancien «prisonnier de Sion» Natan Sharansky, qui était interviewé début août 2008 par une chaîne de télévision câblée juive américaine, Shalom TV. Sans mettre en doute les sentiments de Barack Obama (qui a dit, au cours de son voyage en Israël, fin juillet 2008, «toutes les bonnes choses que les Israéliens voulaient entendre»), Natan Sharansky souligne qu’il n’a pas vraiment de passé politique. En revanche, Sharansky connaît McCain «depuis vingt ans» et sait qu’il est à la fois «un homme de principes» et un grand ami d’Israël.

Si les engagements passés de John McCain sont impeccablement pro-israéliens, il demeure que son côté franc-tireur, qui fait son charme auprès de nombreux électeurs, peut donner des sueurs froides à ses amis juifs. Ainsi, il a avancé l’idée de dépêcher au Moyen-Orient, en tant qu’émissaire pour une mission de paix, James Baker, ancien ministre des affaires étrangères du président George Bush père, et l’une des bêtes noires des pro-israéliens [12]. Parmi les éventuels conseillers en politique internationale d’une administration McCain, il a donné le nom d’une autre «bête noire», Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller pour la sécurité nationale du président Jimmy Carter [13]. Mais, comme le nom de Brzezinski a été également associé à celui d’Obama, l’affaire n’est pas allée plus loin.

Le véritable problème de la campagne McCain, au sein du public juif, est sa candidate à la vice-présidence. Sarah Palin a été choisie pour incarner aux yeux du grand public américain une image traditionaliste: originaire d’une petite ville, fervente chrétienne, possédant des armes à feu et pratiquant la chasse, elle rassure les électeurs qui ne se reconnaissent pas dans les acteurs du monde politique et voit en McCain un dangereux moderniste. Cependant, ces caractéristiques qui distinguent Sarah Palin sont précisément celles qui la rendent étrangère à la plupart des électeurs juifs.

Non qu’on ait des reproches particuliers à lui adresser. Quelques affaires vénielles ont été soulevées, et vite oubliées. Ainsi, on lui a reproché sa présence en août dernier à une réunion dans son église, au cours de laquelle l’orateur, le directeur des «Juifs pour Jésus», a expliqué les malheurs passés et présents de Jérusalem par le fait que ses habitants ont rejeté Jésus; mais Sarah Palin ne savait pas qui était l’orateur invité ce jour-là, et elle a précisé ultérieurement qu’elle ne partageait pas ses vues. De même, l’ignorance de la gouverneure de l’Alaska en matière de politique extérieure s’étend évidemment au Proche-Orient; mais il n’y a pas de motifs de douter de ses sentiments pro-israéliens, et une photo ancienne montre un petit drapeau d’Israël dans son bureau.

Ce qui préoccupe les Juifs, c’est le conservatisme de Sarah Palin sur les grandes questions de société, comme la laïcité et le droit des femmes à l’avortement. Ici réapparaissent les vieux réflexes qui poussent les Juifs à voter démocrate. Les jeunes adeptes du Great Schlep, lorsqu’ils prennent l’avion pour la Floride afin de convaincre leurs grands-parents de «bien» voter, tentent évidemment de réactiver ce réflexe-là. Et cela marche, pour peu que les grands-parents surmontent leurs doutes quant à Barack Obama.

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Du point de vue juif, le candidat démocrate est en quelque sorte à l’opposé du candidat républicain. Là où McCain se veut rassurant, Obama invite à la perplexité. Là où McCain a peu de soutiens «médiatiques», Obama en a à revendre.

Le 20 février 2007, dix jours après le lancement officiel de la campagne de Barack Obama, une soirée de collecte en faveur de sa campagne est organisée à Beverly Hills, à l’intention du tout-Hollywood (la soirée rapportera 1,3 million de dollars). Les invitations ont été lancées par trois hommes: Steven Spielberg, Jeffrey Katzenberg et David Geffen, qui ont en commun d’avoir fondé ensemble les studios DreamWorks… et, bien sûr, d’être juifs.

Les «célébrités» qui se mobilisent habituellement pour le parti démocrate n’ont pas failli cette fois encore, et les Juifs assument leur place parmi eux en adressant volontiers un message direct aux électeurs juifs. Ainsi, le juriste Alan Dershowitz, professeur à Harvard et star du barreau, et par ailleurs fervent défenseur d’Israël. Ou Barbra Streisand, qui déclare: «En tant que femme, en tant que Juive et en tant que ferme soutien d’Israël, je suis certaine que le sénateur Obama est engagé pour le bien-être et la sécurité d’Israël» [14].

Des comités juifs pro-Obama sont apparus un peu partout. Parfois dans des secteurs inattendus: un groupe dénommé Rabbis for Obama a été constitué, avec sur son site internet une première liste de 300 rabbins qui reconnaissent dans le discours du candidat démocrate «des valeurs juives comme le
tikoun olam [la création d’un monde meilleur, ndlr] et la recherche de la justice». L’ancien maire de New York, le démocrate Ed Koch, s’est lancé dans la campagne pour gagner à la cause d’Obama ces fameux électeurs juifs de Floride. Tout comme Robert Wexler, élu démocrate à la Chambre des Représentants où il est l’un des principaux avocats d’Israël.

Parmi les soutiens d’Obama on retrouve aussi, bien que de manière informelle, l’équipe des «faiseurs de paix» naguère associés aux efforts de la diplomatie américaine pour parvenir à un accord israélo-palestinien, tous démocrates et tous juifs (Dennis Ross, Martin Indyk, Aaron David Miller, Daniel Kurtzer).

L’organisation des démocrates juifs, le National Jewish Democratic Council (NJDC), a édité un document de deux pages résumant les raisons pour lesquels les Juifs devraient préférer Obama à McCain. Le premier argument est que Barack Obama «défend des valeurs progressives sur les questions intérieures». Les cinq arguments suivants ont trait à l’attitude de Barack Obama envers l’État d’Israël: ses votes au Sénat, son soutien à la sécurité d’Israël, etc.

Ces arguments se retrouvent chez des notables juifs comme l’homme d’affaires Steve Grossman, ancien président du Comité national du parti démocrate et ancien président de l’AIPAC, qui soutient Barack Obama après avoir été aux côtés de Hillary Clinton dans la course à l’investiture démocrate; ou encore l’homme d’affaires et philanthrope Alan Solomont, qui a dès l’origine joué un rôle central dans la collecte des fonds pour la campagne de Barack Obama; ou Penny Pritzker, héritière d’une des grandes fortunes juives de Chicago et responsable du financement de la campagne Obama; ou le patriarche de la puissante famille Crown de Chicago, Lester Crown (82 ans), qui lorsque Barack Obama fut l’objet d’attaques au sein de la communauté juive a signé un chaleureux courrier pour attester de «son soutien inébranlable à la sécurité d’Israël».

Dans ce concert, il y a bien sûr quelque couacs. Des noms cités comme appartenant à l’entourage de Barack Obama ne soulèvent pas l’enthousiasme des amis d’Israël. Mais le candidat démocrate a toujours su intervenir rapidement pour mettre les choses au point.

Ainsi, lorsqu’au printemps 2008 Jimmy Carter annonça son voyage à Damas où il devait rencontrer le président syrien et le chef du Hamas, Barack Obama prit ses distances avec l’ancien président. Rencontrant un groupe de responsables juifs le 16 avril 2008, il exprima son désaccord. «Nous ne devons pas négocier avec une organisation terroriste vouée à la destruction d’Israël», dit-il, selon une dépêche de l’agence Associated Press. Il ajouta: «Nous ne devons rencontrer le Hamas que s’il renonce au terrorisme, reconnaît le droit d’Israël à exister, et entérine les accords conclus dans le passé».

Quand il a été publié que l’un des conseillers d’Obama en matière de politique étrangère était Zbigniew Brzezinski, les Juifs ont poussé les hauts cris. L’ancien conseiller de Jimmy Carter, qui à l’âge de 80 ans est encore professeur à l’Université Johns Hopkins, s’est signalé en faisant l’éloge du livre de Walt et Mearsheimer sur le «lobby israélien», dans un article publié à l’été 2006 par la revue Foreign Policy; aggravant encore son cas, Brzezinski a ensuite attribué les protestations contre ce livre à «une tendance au maccarthisme» et à «un élément de paranoïa» chez «certains éléments de la communauté juive» [15]. Mais l’équipe de Barack Obama fit aussitôt savoir que «Brzezinski n’est pas un conseiller de notre campagne et ne parle pas au nom de la campagne» et que «le sénateur Obama est profondément en désaccord avec les sentiments qu’il a exprimés dans cette interview» [16].

Signalons enfin que, si Sarah Palin n’a pas vraiment amélioré l’image du ticket républicain aux yeux des électeurs juifs, le contraire est vrai de Joe Biden, le colistier de Barack Obama. Ce catholique est considéré comme un solide ami d’Israël, même si son franc-parler a pu, ici ou là, faire froncer quelques sourcils. Il s’inscrit aussi dans une tradition de démocrates que les Juifs connaissent depuis des décennies, et pour qui ils ont l’habitude de voter. En ce sens, il rééquilibre quelque peu le ticket démocrate, en contrebalançant l’élément d’inconnu que contient, malgré tout, la personne de Barack Obama.

Parlant le 3 septembre devant un public de seniors juifs en Floride (toujours la Floride!), Biden déclarait: «Je n’aurais pas accepté cette nomination si je n’avais su, dans mes tripes, dans mon cœur et dans ma tête, que Barack Obama a sur Israël exactement les mêmes positions que moi». Ces «positions» sont-elles exactement celles que souhaitent les retraités juifs de Floride? La réponse sera donnée le 4 novembre.



NOTES :

1. Voir «Jewish vote in presidential elections», publié sur le site www.jewishvirtuallibrary.org. Les chiffres, reflétant des sondages effectués lors des élections successives, proviennent du livre de L. Sandy Maisel et Ira Forman
Jews in American Politics, publié en 2001, et des chiffres publiés en 2004 par la Jewish Telegraphic Agency à partir de la moyenne des sondages «sortie des urnes» effectués par trois instituts américains. Des chiffres légèrement différents ont paru sous la plume d’autres auteurs américains, mais les tendances sont identiques.

2. Jo Becker et Christopher Drew, «Pragmatic Politics, Forged on the South Side»,
New York Times, 11 mai 2008.

3. Peter Wallsten, «Allies of Palestinians see a friend in Barack Obama»,
Los Angeles Times, 10 avril 2008.

4. Ali Abunimah, «How Barack Obama learned to love Israel», The Electronic Intifada, 4 mars 2007.

5. Christopher Hayes,
The Nation, 19 février 2007.

6. Ben Wallace-Wells,
The New York Times, 1er avril 2007.

7. Pauline Dubkin Yearwood, «Obama and the Jews»,
Chicago Jewish News, 22 août 2008.

8. E.J. Kessler, «Illinois Senate Candidates Eyeing State’s Jewish Voters»,
Forward, 9 mai 2003.

9. Pauline Dubkin Yearwood, «Senate Showdown»,
Chicago Jewish News, 22 octobre 2004.

10. La journaliste, Cathleen Falsani, a récemment publié le texte intégral de son entretien avec Barack Obama sur son blog http://falsani.blogspot.com.

11. Voici la liste des organisations dont les représentants ont signé cette lettre ouverte: Jewish Council for Public Affairs (le «lobby juif» officiel représentant les diverses organisations juives), United Jewish Communities (la fédération des organisations de services communautaires), Anti-Defamation League (la principale organisation de lutte contre l’antisémitisme), American Jewish Congress, American Jewish Committee, National Council of Jewish Women, Simon Wiesenthal Center, Religious Action Center of Reform Judaism (judaïsme libéral), United Synagogue of Conservative Judaism (judaïsme massorti), Union of Orthodox Jewish Congregations of America.

12.
Haaretz, 28 juillet 2006.

13.
Los Angeles Times, 16 mars 2008.

14.
The Politico, 28 juillet 2008.

15. Alex Spilius, «Barack Obama supporter accuses Jewish lobby members of McCartyism»,
Daily Telegraph, 27 mai 2008.

16.
Forward, 29 mai 2008.

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Les préférences politiques des Juifs américains


Le plus récent sondage sur les positions politiques des Juifs américains a été réalisé entre le 8 septembre et le 21 septembre 2008. Il s’agit d’un sondage annuel commandité par l’American Jewish Committee (AJC), une des principales organisations juives américaines.

Les individus interrogés sont d’abord invités à se situer sur une échelle des opinions politiques. Ils sont 44% à se situer dans ce que nous appellerions en français «la gauche» (dans le vocabulaire américain:
liberal), 24% à se situer «à droite» (dans le vocabulaire américain: conservative), 20% se définissent comme «modérés», et 2% ne se prononcent pas.

Ces appartenances sont stables dans le temps: lors du sondage de l’an dernier, les pourcentages étaient identiques à un pour cent près. La seule différence entre le sondage de 2007 et celui de 2008 est, à l’intérieur de la droite comme de la gauche, un affaiblissement des positions centristes, ce qui reflète sans doute la bipolarisation propre aux périodes électorales. Mais les positions «extrêmes» sont très peu représentées: 5% à gauche et 2% à droite.

Sur un plan plus strictement partisan, 56% des Juifs se définissent comme démocrates, 17% comme républicains et 25% comme «indépendants» (avec, comme précédemment, 2% sans réponse).

Venons-en maintenant à l’élection présidentielle. Si l’élection avait lieu «maintenant», qui choisiraient-ils? On voit que Barack Obama l’emporte par 57% des voix, contre 30% à John McCain et 13% d’indécis.

Le sondage de l’AJC ayant eu lieu après la désignation des candidats à la vice-présidence, une question a été posée à ce sujet. Il apparaît que Joseph Biden, le partenaire de Barack Obama, est largement plébiscité par les Juifs de toutes appartenances: 73% approuvent son choix, contre 15% seulement qui le désapprouvent. En revanche, la désignation de Sarah Palin comme colistière de John McCain soulève beaucoup moins d’enthousiasme: seuls 37% des Juifs l’approuvent, alors qu’ils sont 54% à la désapprouver.

Quand on demande aux Juifs quel sujet, selon eux, devrait être principalement évoqué dans le cadre de la campagne électorale, leurs réponses recoupent les sujets d’intérêt de l’ensemble des Américains. Une nette majorité (54%) souhaite que l’on débatte d’abord de l’état de l’économie; ensuite vient la question spécifiquement américaine de l’assurance-santé (11%); puis viennent la guerre en Irak (6%) et les problèmes relatifs à l’énergie (5%) et au terrorisme (5% également). Israël n’apparaît qu’ensuite sur la liste, avec 3% des réponses.

Faut-il en conclure que les Juifs américains n’accordent qu’une attention lointaine à l’État d’Israël? Ce serait une erreur. Dans le même sondage, quand on les interroge sur leur degré de proximité avec Israël, les deux tiers des Juifs (67%) disent qu’ils en sont proches (dont 29% sont «très proches»). Si Israël n’est pas parmi les sujets prioritaires dont ils souhaitent que les Américains débattent aujourd’hui, cela tient manifestement à ce qu’ils perçoivent dans l’opinion publique nationale un large consensus à ce propos. On observe que, lorsqu’on leur demande qui, des démocrates ou des républicains, a la meilleure attitude au sujet du «soutien à Israël», 52% des Juifs américains répondent «les démocrates», contre 32% qui répondent «les républicains».

Pour compléter ce tableau, indiquons que 30% des Juifs américains se définissent comme appartenant au judaïsme libéral (
reform), 28% au judaïsme massorti (conservative) et 8% au mouvement orthodoxe, les autres se définissant pour la plupart comme «simplement juifs». Indiquons encore qu’à la question «Dans quelle mesure le fait d’être juif est-il important dans votre vie?», 86% déclarent que c’est «important» (pour 50%: «très important»), et que pour 86%, également, l’antisémitisme constitue «un problème» aux États-Unis (pour 23%: «un grave problème»).



Le sondage a été réalisé par la société Synovate, spécialisée dans les enquêtes de marché, sur un échantillon représentatif de la population juive adulte des États-Unis, obtenu à partir des personnes interviewées dans son panel commercial qui se sont elles-mêmes définies comme juives. La marge d’erreur est de plus ou moins trois pour cent. Les résultats sont présentés ici en pourcentages du total des réponses.


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Obama : « Personne n’a souffert davantage que les Palestiniens du fait que les dirigeants palestiniens ont été incapables de reconnaître Israël »


Si Barack Obama s’est souvent exprimé sur l’actualité proche-orientale, en condamnant les menaces contre Israël et en affirmant son soutien à l’État juif, il a rarement abordé le fond du conflit israélo-palestinien. Ses quelques prises de position à ce sujet méritent d’autant plus qu’on les examine.

Le 11 mars 2007, Obama rencontre un petit groupe de membres du parti démocrate dans la ville de Muscatine (Iowa). Un correspondant du journal local, le
Des Moines Register, rapporte qu’à cette occasion il a déclaré: «Personne ne souffre davantage que les Palestiniens», ajoutant: «Si nous pouvions obtenir que les dirigeants palestiniens sortent de leurs positions, je souhaiterais voir un assouplissement de certaines des restrictions relatives à l’assistance directe fournie à la population palestinienne». Le propos est d’autant plus intéressant qu’il est tenu en petit comité, et que manifestement Obama ne lit pas un texte préparé par son équipe de campagne.

La première partie de cette déclaration sera citée ensuite, par les adversaires juifs d’Obama, comme preuve de son «biais» anti-israélien. C’est pourtant une déclaration prudente, si on la relit bien. Dans la deuxième phrase, Obama ne parle que de «l’assistance directe» à la population, c’est-à-dire qu’il exclut – conformément à la ligne adoptée autant par les États-Unis que par l’Union européenne – une assistance qui transiterait par le Hamas, autorité de fait dans la bande de Gaza. Et il ne parle pas d’annuler les restrictions mises en place après le coup de force du Hamas à Gaza; il espère seulement un «assouplissement» de «certaines» d’entre elles, cet assouplissement éventuel étant subordonné à un changement de comportement de la part des dirigeants palestiniens.

Le journaliste de l’Iowa qui rapporte ces propos, Thomas Beaumont, indique par ailleurs dans son article qu’Obama a déclaré que «la survie d’Israël en tant que puissant allié démocratique au Moyen-Orient doit demeurer une priorité de premier plan». Citant le candidat, pour qui «nous avons un grand intérêt stratégique à susciter une solution pacifique au conflit», le journaliste souligne encore que selon celui-ci «les souffrances des Palestiniens pourraient être atténuées si leur gouvernement renonçait au terrorisme».

Interrogé sur ce sujet, six semaines plus tard, à la télévision, Obama précise sa pensée: «Ce que j’ai dit, en fait, c’est que personne n’a souffert davantage que les Palestiniens du fait que les dirigeants palestiniens ont été incapables de reconnaître Israël.»

Le 22 juillet 2008, Barack Obama se trouve à Amman (Jordanie), où il tient une conférence de presse. Ses remarques introductives sont entièrement consacrées aux précédentes étapes de son voyage, l’Afghanistan et l’Irak. Sur le conflit israélo-palestinien, dit-il, il ne s’exprimera qu’à l’étape suivante, après son arrivée à Jérusalem. Cependant, il ajoute quelques mots au sujet d’un attentat qui a eu lieu le jour même à Jérusalem, où un Palestinien a attaqué des passants au volant d’un bulldozer. Cette attaque, dit-il, «est un rappel de ce à quoi les Israéliens font courageusement face, au quotidien, depuis bien trop longtemps». Il ajoute: «Je condamne vigoureusement cette attaque, et je soutiendrai toujours Israël dans sa lutte contre le terrorisme et dans sa recherche d’une paix durable et de la sécurité».

Répondant aux questions des journalistes américains et arabes, Obama répète son attachement à la cause de la paix entre Israéliens et Palestiniens, ainsi qu’à la sécurité de l’État d’Israël. Revenant sur l’attentat au bulldozer, il déclare: «C’est pour cela que le terrorisme est tellement contre-productif, en plus d’être immoral. Je pense qu’il incite les Israéliens à se renfermer et à ne penser qu’à leur propre sécurité sans tenir compte de ce qui se passe au-delà de leurs frontières. Je pense qu’il en irait de même pour n’importe quel autre peuple, quand ce genre de choses se produisent et que des personnes innocentes en sont victimes. D’autre part, je pense qu’il faut que les Palestiniens aient le sentiment d’un certain progrès pour ce qui est de leur situation économique; que ce soit dans la Cisjordanie ou à Gaza, si des gens se sentent perpétuellement sous pression, s’ils ne peuvent se rendre à leur travail ou gagner leur vie, ils deviennent frustrés.»

Certains commentateurs ont vu dans cette déclaration un modèle de ce que serait la réaction d’une administration Obama face à un attentat palestinien: condamnation d’une part, et d’autre part réinsertion, au moins implicite, dans le contexte israélo-palestinien. Le membre de phrase sur les Israéliens qui auraient tendance «à se renfermer et à ne penser qu’à leur propre sécurité sans tenir compte de ce qui se passe au-delà de leurs frontières» a été aussitôt attaqué, aux États-Unis, par les adversaires du candidat démocrate. Il faut se souvenir pourtant qu’il doit être relié à la phrase suivante, où Obama dit qu’il en irait de même pour tout autre peuple en de telles circonstances. Ces propos, rappelons-le, sont tenus dans une capitale arabe, devant des journalistes majoritairement arabes qui ne sont pas habitués à entendre parler des victimes israéliennes.

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L’épineuse question de Jérusalem


Sur Jérusalem, comme sur la plupart des questions relatives à Israël et au Proche-Orient, il n’y a pas de différence significative entre les positions des deux candidats. Un petit épisode mérite cependant d’être rapporté.

Le 4 juin 2008, parlant devant les membres de l’AIPAC, Barack Obama déclare: «Jérusalem restera la capitale d’Israël, et elle doit demeurer indivisible». Dans le monde arabe, c’est aussitôt le tollé. Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, fait savoir qu’il «rejette totalement» cette déclaration. Dès le lendemain, un porte-parole de Barack Obama se hâte de préciser au
Jerusalem Post que le candidat démocrate n’a pas voulu rejeter a priori l’éventualité d’une souveraineté palestinienne sur une partie de Jérusalem-est, dans le cadre d’un accord de paix. Jérusalem, précise ce porte-parole anonyme mais manifestement autorisé, «est une question relevant du statut final [des relations israélo-palestiniennes], qui doit donc faire l’objet de négociations entre les deux parties», dans le cadre «d’un accord acceptable par les uns et par les autres».

Le porte-parole explique que, dans tout accord final, «deux principes» devront être observés: «Jérusalem demeure la capitale d’Israël, et elle ne sera pas divisée au moyen de fils barbelés et de postes de contrôle comme c’était le cas entre 1948 et 1967». Mais il se refuse à exclure, rapporte le
Jerusalem Post, la possibilité que la ville soit également la capitale d’un État palestinien, ou que la souveraineté palestinienne s’exerce sur certains des quartiers de Jérusalem.

Le 6 juin, c’est le candidat lui-même qui déclare, en réponse à une question de la chaîne de télévision CNN au sujet de Jérusalem, que «c’est évidemment aux parties qu’il revient de négocier sur toute une série de sujets, et Jérusalem fera partie de ces sujets». Moins précis que son porte-parole ne l’était la veille, Obama souligne cependant qu’il demeure opposé à une division de la ville. Il reconnaît qu’un accord sera «très difficile à mettre en œuvre», mais dit son espoir de parvenir à une solution assurant à tous un libre accès aux sites religieux de Jérusalem, et rappelle qu’«Israël a des droits légitimes sur cette ville».

Le 17 juin, l’agence Reuters rapporte les propos de Daniel Kurtzer, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël et conseiller de Barack Obama (dont il est, à l’occasion, l’un des représentants auprès de la communauté juive). Kurtzer explique que le candidat a «mal utilisé» un des «termes codés» en usage dans la diplomatie internationale au sujet de Jérusalem. Le rejet d’une «Jérusalem divisée» est, dans son esprit, le rejet de la situation d’avant 1967 «avec des barbelés, des champs de mines et des zones démilitarisées».

À dire vrai, ce qu’Obama déclare en fin de compte au sujet de Jérusalem (avec l’aide de son porte-parole et de son conseiller) ne diffère guère du consensus qui règne à Washington sur cette question, depuis les efforts de paix de Bill Clinton jusqu’à ceux de George Bush par l’intermédiaire de Condoleeza Rice. Son opposant républicain n’a d’ailleurs pas une position vraiment différente. Mais cet épisode, outre qu’il aura fait des mécontents dans les deux camps, servira d’argument à la campagne de McCain, qui dénonce les revirements du candidat démocrate et en conclut qu’il est soit trop inexpérimenté en politique internationale pour se tenir à un seul point de vue, soit non crédible car désireux de plaire aux uns et aux autres.

Reste un sujet sur lequel McCain et Obama diffèrent: faut-il transférer à Jérusalem l’ambassade des États-Unis, qui est aujourd’hui – comme la quasi totalité des ambassades – à Tel-Aviv? Barack Obama a déclaré qu’il envisagerait une telle mesure quand Israël et les Palestiniens seraient proches d’un accord sur l’avenir de la ville. McCain, lui, est catégorique: le transfert se fera «immédiatement», le candidat républicain ajoutant qu’il défend cette mesure «depuis des années».

Observons cependant que telle fut aussi la position du président Bush. Une décision du Congrès des États-Unis datant de 1995 prévoit que le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem se fera en 1999 au plus tard, mais que le président peut ordonner le report de cette mesure si les intérêts stratégiques du pays l’exigent. Depuis lors, le président fait savoir tous les six mois, dans une lettre au Congrès, que le report est nécessaire et qu’il est urgent d’attendre.

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Jeremiah Wright et Louis Farrakhan, ou les dérives de l’afrocentrisme


Barack Obama s’installe à Chicago en 1985. Âgé de 24 ans, il a achevé deux ans auparavant le premier cycle de ses études supérieures, à l’Université Columbia (New York). Le jeune homme est engagé comme directeur d’une petite organisation créée par un groupe d’églises dans le sud de la ville. Objectif: traiter des problèmes sociaux, qui ont été rendus particulièrement aigus par la fermeture d’aciéries qui fournissaient des emplois à une partie de la population. Son travail consiste notamment à mettre en place des programmes de formation professionnelle pour les adultes et des cours du soir pour les jeunes.

C’est à cette époque que Barack Obama découvre le monde des églises noires de Chicago. Il s’attache plus particulièrement à l’une des ces églises, la Trinity United Church of Christ, dirigée par un pasteur très charismatique, le révérend Jeremiah Wright. «Vers 1987 ou 1988», selon son propre témoignage, il devient membre de cette église.

Trinity est une communauté religieuse assez importante (on lui prête quelque huit mille membres, en grande majorité noirs), dont le message verse parfois dans un militantisme social ou politique. Obama se sent à l’aise dans cet environnement, puisque c’est à Trinity qu’il se marie et que seront baptisées ses deux filles. Le révérend Wright sera dépeint, par la suite, comme le «guide spirituel» d’Obama – un qualificatif peut-être exagéré, bien qu’Obama ait mis du temps à s’en distancier. Il n’y a aucun doute, cependant, sur le fait que Jeremiah Wright est le pasteur de Barack Obama et de sa famille.

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Quand Barack Obama accède à la célébrité nationale, les journalistes commencent à passer au peigne fin son histoire personnelle et celle de son environnement. Obama craint probablement que l’afrocentrisme militant de son église nuise à sa volonté de rassembler les électeurs. Le fait est que lorsqu’il annonce officiellement sa candidature à l’élection présidentielle, le 10 février 2007, il désinvite à la dernière minute le révérend Wright à qui il avait pourtant demandé, un mois plus tôt, de prononcer une prière pour la circonstance.

Le pasteur a-t-il été surpris? Dans une interview à la radio publique PBS le 7 février, peu avant le lancement de la campagne, il annonçait lui-même que Barack Obama allait devoir prendre ses distances d’avec son église [1]. Et le révérend Wright d’expliquer: «Il ne peut se permettre un déclin dans l’aide des Juifs, ou que l’on commence à mettre en doute son allégeance envers l’État d’Israël, parce que je dis que la position que nous [les États-Unis, ndlr] avons adoptée au sujet des Palestiniens est injuste et que je crois que nous devons la réviser. Rien qu’une déclaration de ce genre causerait des répercussions négatives dans certains milieux en termes de certains soutiens, en termes de certaines personnes dont il a besoin pour soutenir sa campagne électorale.»

Le pasteur laisse donc entendre que l’«allégeance» de Barack Obama envers Israël est motivée par la nécessité de s’assurer «l’aide des Juifs». Et il explique, à partir de là, pourquoi une certaine «distance» serait nécessaire entre eux deux, «parce que je ne veux pas lui nuire». Il présente même cette prise de distance comme étant de son initiative.

Pourtant, dans une interview au
New York Times publiée début mars, on voit que Jeremiah Wright a été froissé par la déprogrammation de la prière qu’il devait faire le 10 février. Cette déprogrammation, dit-il, lui a été signifiée la veille au soir (donc, remarquons-le, après son interview à PBS). Il attribue l’incident à l’intervention de «l’un des membres» de l’équipe de campagne de Barack Obama. Le nom du coupable ne figure pas dans cette interview, mais il apparaîtra par la suite dans la bouche de Jeremiah Wright. Et le pasteur ajoute, parlant de Barack Obama: «Quand ses ennemis découvriront qu’en 1984 je suis allé à Tripoli avec Farrakhan, une bonne partie de ses soutiens juifs fondront plus vite qu’une boule de neige en enfer» [2].

Le Tripoli dont il est question ici n’est pas la ville libanaise mais la capitale de la Libye. Le voyage de 1984 était une visite chez le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, dans le cadre d’une délégation dirigée par Louis Farrakhan. Ce dernier est le chef d’une organisation noire sectaire nommée Nation of Islam, basée à Chicago, qui pratique un antisémitisme virulent.

Ayant lancé, dans un évident esprit de provocation, cette information à la journaliste du
New York Times, le révérend Wright ajoute que son voyage en Libye «n’impliquait pas une acceptation des idées de Louis Farrakhan ou de Kadhafi».

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Jeremiah Wright a ainsi introduit à deux reprises – parlant à PBS, puis au
New York Times – le «facteur juif» pour expliquer des événements relatifs à la campagne de Barack Obama. Dans les deux cas, son approche est manifestement dénuée de sympathie envers les Juifs et Israël. S’attend-il à ce que ces déclarations intempestives fassent scandale? Le souhaite-t-il?

Dans l’immédiat, il n’y aura pas de scandale. Sans doute parce que les journalistes ne veulent pas mettre Barack Obama en difficulté, alors que sa campagne présidentielle a tout juste été lancée. Et parce que ces journalistes – à commencer par l’auteure de l’interview du
New York Times, Jodi Kantor, qui est juive – répugnent manifestement à lancer une controverse sur le thème «les Noirs contre les Juifs».

La polémique rebondira près d’un an plus tard. Le 15 janvier 2008, le journaliste Richard Cohen publie dans le
Washington Post un article intitulé «Le test Farrakhan d’Obama». On y apprend que l’église de Jeremiah Wright édite une revue, The Trumpet, qui en 2007 a rendu un hommage spécial à un homme qui selon elle «personnifie vraiment la grandeur». Cet homme est Louis Farrakhan. Soulignant que «rien dans le passé d’Obama ne suggère qu’il ait des pensées antisémites», Richard Cohen demande au candidat démocrate de préciser sa position sur ce sujet.

Le jour même, Barack Obama fait savoir dans un communiqué qu’il «condamne fermement les déclarations antisémites» de Farrakhan et qu’il désapprouve l’hommage qui lui a été rendu par le journal de son église. Cette déclaration est aussitôt saluée par toutes les organisations juives. Quelques jours plus tard, au cours d’une rencontre avec la presse juive, Obama répond à une question sur l’église dont il fait toujours partie: «Mon église n’a jamais publié de déclarations antisémites, et je n’ai jamais entendu mon pasteur dire quoi que ce soit d’antisémite. Si cela avait été le cas, j’aurais quitté l’église.»

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Un mois passe, et c’est Louis Farrakhan lui-même qui s’invite dans la campagne. Le 24 février 2008, le chef de Nation of Islam parle à Chicago devant 20 000 de ses fidèles. Et de qui parle-t-il? De Barack Obama. «Ce jeune homme, affirme Farrakhan, représente l’espoir du monde entier, que l’Amérique changera et sera rendue meilleure.»

Allant plus loin encore, Louis Farrakhan compare Barack Obama au fondateur de la secte Nation of Islam (une secte qui se réclame de l’islam mais qui n’est pas reconnue par le monde musulman), un nommé Fard Muhammad, qui selon ses fidèles était issu, comme Obama, d’une mère blanche et d’un père noir. «Barack Obama est pour moi, dit Farrakhan, l’annonciateur du Messie.»

Le 26 février, Barack Obama participe à un débat télévisé avec Hillary Clinton. Il est pressé de questions par l’animateur, qui rappelle à cette occasion la déclaration ambiguë du révérend Wright selon quoi «une bonne partie de ses soutiens juifs fondront plus vite qu’une boule de neige en enfer» quand on découvrira le voyage de son pasteur chez Kadhafi en compagnie de Farrakhan.

En réponse, Obama rappelle qu’il a toujours dénoncé Farrakhan, ajoutant: «J’ai un des plus forts soutiens de la part de la communauté juive, dans ma ville de Chicago et dans cette campagne présidentielle». Ce soutien, dit-il, provient de ce qu’il est «un ami résolu d’Israël» dont «la sécurité» est pour lui «sacro-sainte».

Autre raison, selon lui, à ses bonnes relations avec les Juifs: «Ils savent que non seulement je ne tolérerais aucune forme d’antisémitisme, mais aussi que je veux reconstruire ce qui est à mes yeux une relation historique entre la communauté afro-américaine et la communauté juive». Quant au soutien qui lui a été accordé par Farrakhan, il le «dénonce» et le «rejette».

Abraham Foxman, le directeur général de l’Anti-Defamation League, la principale organisation de lutte contre l’antisémitisme, donne acte à Barack Obama de sa répudiation de Louis Farrakhan. «Il a été parfaitement clair», dit-il, concluant: «Que voulons-nous encore de lui? Sur ce sujet, il faut passer à l’ordre du jour.»

Mais Farrakhan tient à avoir le dernier mot. Il envoie le 28 février à l’agence Associated Press une déclaration («non sollicitée», tient à faire savoir l’agence) où il réitère son soutien à Barack Obama, victime selon lui du journaliste qui a animé le débat télévisé, et appelle ses fidèles à voter Obama.

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L’épisode Farrakhan est fini, mais l’affaire Wright ne fait que commencer. Le pasteur de la Trinity United Church of Christ a pris sa retraite au début de l’année 2008. C’est le moment où les bouches s’ouvrent, et où l’on commence à découvrir que des déclarations que Jeremiah Wright avait faites au fil des années contenaient des passages racistes envers les Blancs et des attaques violentes envers Israël comme envers les États-Unis.

Ainsi, dans un prêche prononcé en avril 2003 dans son église de la Trinité, Jeremiah Wright avait accusé le gouvernement américain d’avoir «menti» en cachant que «l’invention» du virus du sida était un «moyen de génocide contre les peuples de couleur»; il reprenait là à son compte un mythe conspirationniste selon lequel le sida aurait été «inventé» par la CIA pour dépeupler l’Afrique centrale.

La presse américaine se fait l’écho de ces propos, des vidéos circulent sur internet, et Barack Obama est contraint de redéfinir publiquement ses relations avec Jeremiah Wright.

Le 18 mars 2008, Barack Obama réussit un coup de maître. Il prend solennellement ses distances d’avec Wright, en prononçant un magnifique discours salué par la presse quasi unanime. C’est le «discours de Philadelphie», que certains présentent déjà comme l’un des textes majeurs de la politique américaine contemporaine.

Dans ce discours, Obama commence par faire le constat que l’esclavage est «le péché originel» de la nation américaine. Mais c’est pour souligner aussitôt la remarquable aptitude de l’Amérique à conjurer les démons du passé, une aptitude dont sa propre candidature est le témoignage. Ici vient la répudiation de Wright, sans équivoque: «Nous avons entendu mon ancien pasteur, le révérend Jeremiah Wright, avoir recours à un langage incendiaire pour exprimer des opinions qui, potentiellement, non seulement élargissent le fossé entre les races mais dénigrent à la fois la grandeur et la bonté de notre nation, et qui ont – à juste titre – offensé à la fois les Blancs et les Noirs.»

Rappelant qu’il a «déjà condamné, en des termes sans équivoque, les propos du révérend Wright qui ont provoqué cette controverse», Obama y dénonce «une vision profondément déformée de notre pays, une vision qui considère le racisme blanc comme endémique et qui élève tout ce qu’il y a de mal en Amérique au-dessus de tout ce que nous connaissons de bon en Amérique, une vision qui considère les conflits du Moyen-Orient comme foncièrement ancrés dans les actions de solides alliés comme Israël, et non comme résultant des idéologies perverses et haineuses de l’islam extrémiste». C’est pourquoi «les commentaires du révérend Wright n’étaient pas seulement faux; ils étaient fauteurs de division, à un moment où nous avons besoin d’unité».

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Ayant clairement marqué sa différence avec son «ancien pasteur», Obama souligne qu’il ne peut pour autant répudier ce dernier, pas plus qu’il ne peut répudier sa propre grand-mère blanche qui l’adorait et qui pourtant tenait à l’occasion des propos racistes contre les Noirs: «Tous ces gens font partie de moi. Et ils font partie de l’Amérique, le pays que j’aime.»

Dans son envolée finale, Obama revient sur la leçon qu’il veut tirer de cet épisode: «L’erreur profonde que contenaient les prêches du révérend Wright n’était pas de parler du racisme dans notre société, c’était de parler comme si notre société était statique, comme si aucun progrès n’avait été accompli.» Or, dit Obama, «nous savons et nous avons vu que l’Amérique peut changer; c’est là le vrai génie de cette nation».

Ce discours fédérateur, qui est un des grands moments de la campagne de Barack Obama, contient un passage manifestement destiné à rassurer les amis d’Israël: le candidat, contrairement à son «ancien pasteur», sait faire la distinction entre le «solide allié» qu’est Israël et «les idéologies perverses et haineuses de l’islam extrémiste».

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Fin mars, les révélations se multiplient sur le contenu des journaux publiés par la Trinity United Church of Christ. On y découvre, ici la traduction d’un article du Hamas, et là des propos racistes de Jeremiah Wright sur les Italiens. On découvre aussi un article selon lequel Israël aurait jadis développé, de concert avec l’Afrique du Sud, «une bombe ethnique qui tue les Noirs et les Arabes», ou bien l’affirmation: «Ce que les Juifs sionistes ont fait aux Palestiniens est pire que ce que les nazis ont fait aux Juifs».

À la mi-avril 2008, Obama déclare à un groupe de responsables juifs qu’il n’avait pas eu connaissance précédemment des discours les plus contestés de Jeremiah Wright. Dès qu’il en a été informé, dit-il, il en a parlé en privé avec le pasteur et lui a dit son désaccord. Cependant, explique-t-il, il ne s’est pas publiquement distancié de Wright parce que ce dernier s’apprêtait à prendre sa retraite et que son église, dont Obama et sa famille demeuraient membres, était «en transition».

On semble ainsi s’acheminer, malgré tout, vers une sortie en douceur. Le révérend Wright ayant pris opportunément sa retraite, et Barack Obama ayant pris ses distances, nul ne lui demandera de s’acharner sur son ancien pasteur. Dans l’esprit du discours de Philadelphie, on s’accorde à dire qu’il faut aller de l’avant.

C’est Jeremiah Wright qui va tout gâcher.

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Le 28 avril 2008, Wright est l’invité du National Press Club, une prestigieuse institution de Washington où des personnalités de premier plan rencontrent les plus éminents journalistes américains. Il prend la défense de Louis Farrakhan, qu’il appelle par son prénom et qu’il présente comme «une des voix les plus importantes du vingtième siècle et du vingt-et-unième siècle» car quand il parle «toute l’Amérique noire écoute». Il justifie en partie les attentats du 11 septembre 2001. Interrogé au sujet du prêche d’avril 2003 où il accusait le gouvernement d’avoir dissimulé le «fait» que le sida a été inventé comme «moyen de génocide contre les peuples de couleur», il refuse de se dédire. «Je crois, dit-il, que notre gouvernement est capable de tout.»

Se rend-il compte du tort qu’il cause à Obama, en réitérant de tels propos? Apparemment, oui. Surtout lorsqu’il explique à ses auditeurs qu’Obama «était obligé de prendre ses distances d’avec moi, parce qu’il est un politicien», laissant entendre à la fois que Barack Obama ne désapprouve pas vraiment les vues extrémistes de son ancien pasteur, et qu’il ne dit pas la vérité au public américain.

C’en est trop pour Barack Obama, qui déclare le 29 avril, au cours d’une conférence de presse, avoir été «choqué» et «attristé» par les propos de Wright, des propos porteurs, dit-il, de «division» et de «destruction». Il ajoute: «L’homme que j’ai vu hier n’est pas l’homme que j’ai rencontré il y a vingt ans», et «les relations que j’ai pu avoir avec Wright ont été transformées de ce fait». La rupture est prononcée.

Le 1er mai, le
New York Times fait le bilan de cette triste affaire [3]. Jeremiah Wright, écrit le journal, en était venu à faire porter la responsabilité de tous ses problèmes sur une seule personne: David Axelrod, le conseiller politique de Barack Obama. Le journal ne précise pas que David Axelrod est juif, mais tout le monde avait compris.

Le 31 mai 2008, Obama annonce qu’il quitte l’église dont il a été membre seize ans durant. «Ce n’est pas une décision à laquelle je suis arrivé de gaîté de cœur», dit-il aux journalistes qui l’accompagnent. Il avoue même éprouver «une certaine tristesse». C’est à l’église de la Trinité, rappelle-t-il, qu’il a «trouvé Jésus-Christ», qu’il s’est marié, et que ses enfants ont été baptisés.

Et Obama expose les motifs de cette rupture: «Il est clair que, maintenant que je suis candidat à la présidence, chaque fois que quelque chose sera dit dans l’église par toute personne associée à la Trinité, y compris des pasteurs invités, ces remarques me seront imputées même si elles sont absolument contraire à ce que je crois de longue date, à mes déclarations et à mes principes.»


NOTES :

1. Interview avec le révérend Jeremiah Wright, PBS, 7 février 2007.

2. Jodi Kantor, «Disinvitation by Obama Is Criticized»,
New York Times, 6 mars 2007.

3. Michael Powell et Jodi Kantor, «A Strained Wright-Obama Bond Finally Snaps»,
New York Times, 1er mai 2008.


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McCain et Obama devant l’AIPAC


L’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) est une organisation fondée en 1953 qui se définit elle-même comme «le lobby pro-israélien de l’Amérique». En fait, il ne s’agit pas d’un «lobby» au sens strict du terme, puisque l’AIPAC ne prend pas ses ordres auprès du gouvernement israélien; il est même de notoriété publique qu’en plusieurs circonstances les dirigeants de l’AIPAC ont été en froid avec le gouvernement de Jérusalem, à qui ils reprochaient des positions jugées «trop à gauche».

Cependant, l’image «droitière» de l’AIPAC doit elle aussi être fortement nuancée. Revendiquant quelque cent mille adhérents dans l’ensemble des États-Unis, l’organisation comprend des membres de toutes tendances politiques. Ainsi, Steve Grossman, qui fut le président de l’AIPAC entre 1992 et 1996 (il présida ensuite le Comité national du parti démocrate, et est aujourd’hui l’un des principaux soutiens juifs de Barack Obama), dénonce comme «ridicule» la description de l’AIPAC comme étant une organisation de droite: «Un grand nombre de personnes ayant joué un rôle dans l’AIPAC, y compris moi-même, ont toujours considéré comme essentielle la solution des deux États», déclare-t-il [1]. Aujourd’hui, le directeur de la communication de l’AIPAC, Josh Block, déclare que l’organisation «soutient résolument une solution à deux États, et espère que les négociations en cours entre Israël et les Palestiniens seront couronnées de succès, assurant la paix et la sécurité tant aux Israéliens qu’aux Palestiniens» [2].

Contrairement à une autre légende, l’AIPAC ne verse pas d’argent pour financer les campagnes électorales des hommes politiques (d’ailleurs, la loi américaine le lui interdit). Il se contente de faire savoir au grand public, et surtout à ses adhérents, lesquels des hommes politiques en vue ont de «bonnes» positions envers Israël; à chacun, ensuite, d’en tirer les conséquences.

Enfin, l’AIPAC n’est pas un «lobby juif». D’une part, parce que ses adhérents ne sont pas nécessairement juifs. Et d’autre part, parce qu’il traite exclusivement du soutien à Israël, et nullement des autres sujets concernant les Juifs américains.

John McCain et Barack Obama ont pris la parole lors d’une conférence organisée début juin par l’AIPAC (à cette conférence ont participé également: Hillary Clinton, Condoleeza Rice et Nancy Pelosi). Nous reproduisons ici des extraits de leurs interventions.


NOTES :

1. Propos recueillis par James Kirchik,
The New Republic, 28 mai 2008.

2. Propos recueillis par Julie Kosterlitz,
The National Journal, 16 avril 2008.


John McCain: «Nous sommes les alliés les plus naturels qui soient»

Extraits de son intervention devant l’AIPAC, le 2 juin 2008.


Les menaces contre la sécurité d’Israël sont grandes et ne cessent de grandir. Le soutien de l’Amérique doit grandir lui aussi. Je suis résolument en faveur de l’accroissement de l’aide militaire qui est prévu à partir du mois d’octobre. Je me suis engagé à faire en sorte qu’Israël conserve un avantage militaire qualitatif. Les ennemis d’Israël sont trop nombreux, sa marge d’erreur est trop faible, et les intérêts et les valeurs que nous partageons sont trop importants pour qu’aucune autre politique soit envisageable. (…)

Les efforts de Téhéran pour obtenir un armement nucléaire créent un risque inacceptable, un danger que nous ne pouvons tolérer. Enhardi par la possession d’armes nucléaires, l’Iran se sentirait libre de susciter des attaques terroristes de toute sorte, contre quiconque lui semblerait être un ennemi. Sa violation du Traité de non-prolifération nucléaire rendrait cet accord obsolète et pourrait inciter la Turquie, l’Égypte, l’Arabie saoudite, et d’autres encore, à rejoindre la course vers l’arme nucléaire. Le monde devrait vivre indéfiniment avec la possibilité que Téhéran transfère des matériaux nucléaires ou des armes nucléaires à un des réseaux terroristes auxquels il est allié. En ajoutant à cela son arsenal de missiles balistiques, une bombe nucléaire iranienne constituerait une menace existentielle pour le peuple d’Israël. (…)

On nous parle d’une rencontre avec les dirigeants iraniens, qui nous est proposée comme s’il s’agissait d’une inspiration soudaine, une nouvelle et courageuse initiative à laquelle nul n’aurait songé jusqu’ici. Mais il est difficile d’imaginer ce qu’on retirerait d’une rencontre avec le président Ahmadinejad, si ce n’est un tombereau de discours antisémites et une audience mondiale pour un homme qui nie l’Holocauste et qui annonce, devant des foules fanatisées, la perspective d’un nouvel Holocauste. Un tel spectacle porterait un coup aux modérés et aux dissidents iraniens, tandis que les extrémistes et les jusqu’auboutistes verraient leur position renforcée et bénéficieraient soudain d’une apparence de respectabilité. Plutôt que de rencontrer le président de l’Iran ou son dirigeant suprême, dans l’espoir de leur faire entendre des paroles de bon sens, nous devons créer les pressions mondiales qui, seules, les inciteront de manière pacifique mais déterminée à abandonner le chemin sur lequel ils se sont engagés. (…)

Au cours de ma dernière visite en Israël, en mars, j’ai vu de mes propres yeux l’œuvre du Hamas dans la ville de Sdérot qui est, comme vous le savez, juste au-delà de la frontière de Gaza. J’ai vu les maisons qui ont été frappées par les roquettes du Hamas; des milliers d’Israéliens ont dû fuir les blessures, la mort et la destruction. Beaucoup sont restés sur place, pour tenir tant bien que mal. (…)

Aucun pays au monde ne supporterait sans réagir que sa population soit attaquée de manière aussi permanente, tuée et terrorisée de manière aussi impitoyable. L’État d’Israël ne fait pas exception. Le premier ministre Olmert et le président palestinien Mahmoud Abbas ont entrepris des négociations dont nous espérons tous qu’elles permettront de faire des progrès vers la paix.

Cependant, tout en encourageant ce processus, nous devons veiller à ce que le peuple d’Israël puisse vivre en sécurité jusqu’à ce qu’il y ait une direction palestinienne ayant le désir et la capacité de faire la paix. Le processus de paix qui donne leur place aux terroristes ne pourra jamais conduire à la paix, et nous ne faisons aucun bien au peuple palestinien en entérinant le syndicat terroriste qui a pris le pouvoir à Gaza. (…)

Les Israéliens le savent mieux que quiconque: la sécurité d’un peuple libre n’est jamais assurée. Dans un monde où les dangers abondent, Israël et les États-Unis devront toujours rester unis. L’État d’Israël se distingue comme une réussite exceptionnelle à bien des aspects, dont le moindre n’est pas d’avoir réussi comme la grande démocratie du Moyen-Orient. S’il y a, entre l’Amérique et Israël, des liens que ceux qui critiquent notre alliance n’ont jamais compris, c’est peut-être parce qu’ils ne comprennent pas vraiment ce que sont l’amour de la liberté et la quête de la justice. Mais ils devraient savoir que ces liens ne peuvent être rompus. Nous avons été rassemblés par des idéaux communs et par des épreuves communes. Nous sommes des frères de combat et des amis sûrs dans l’aspiration à la paix. Nous sommes les alliés les plus naturels qui soient. Et, comme Israël, cette alliance est éternelle.



Barack Obama: «Ceux qui menacent Israël nous menacent»

Extraits de son intervention devant l’AIPAC, le 4 juin 2008.


C’est quelques années seulement après la libération des camps que David Ben-Gourion déclara la création de l’État juif d’Israël. Nous savions que la création d’Israël était juste et nécessaire, fondée sur des siècles de combats et des décennies de travail obstiné. Mais, soixante ans plus tard, nous savons que nous ne pouvons nous reposer, que nous ne pouvons transiger, et qu’en tant que président je ne ferai jamais aucun compromis lorsqu’il y va de la sécurité d’Israël.

Pas quand s’élèvent encore des voix pour nier l’Holocauste. Pas quand il y a des organisations terroristes et des dirigeants politiques projetant de détruire Israël. Pas quand il existe, un peu partout au Moyen-Orient, des cartes géographiques qui ne reconnaissent même pas l’existence d’Israël, et des manuels scolaires financés par des gouvernements qui sont emplis de haine envers les Juifs. Pas quand des roquettes pleuvent sur Sdérot, et quand des enfants israéliens doivent respirer bien fort et faire montre d’un courage extraordinaire à chaque fois qu’ils prennent un bus ou se rendent à l’école. (…)

Il y a des gens qui attribuent tous les problèmes du Moyen-Orient à Israël et à ses partisans, comme si le conflit israélo-palestinien était la cause de toutes les difficultés dans la région. Ces gens rendent la seule démocratie au Moyen-Orient responsable de l’extrémisme dans la région. Ils font la promesse mensongère que l’abandon d’un fidèle allié serait, on ne sait pourquoi, la voie de la puissance. Ce n’est pas vrai, cela n’a jamais été vrai, et cela ne sera jamais vrai.

Notre alliance repose sur des intérêts communs et sur des valeurs communes. Ceux qui menacent Israël nous menacent. Israël a toujours été en première ligne pour faire face à ces menaces. Et j’amènerai avec moi, à la Maison Blanche, un engagement inébranlable à défendre la sécurité d’Israël.

Cela signifie, d’abord, que l’on garantisse à Israël un avantage militaire qualitatif. J’assurerai qu’Israël puisse se défendre contre toutes les menaces, de Gaza à Téhéran. (…) Nous devrons exporter à notre allié Israël des matériels militaires selon les mêmes règles que celles qui s’appliquent à l’OTAN. Et je soutiendrai toujours le droit d’Israël à se défendre, aux Nations unies et partout dans le monde. (…)

En tant que président, je travaillerai à aider Israël à atteindre l’objectif de deux États, un État juif d’Israël et un État palestinien, vivant côte à côte dans la paix et la sécurité. Et je n’attendrai pas pour cela les derniers jours de ma présidence. Je jouerai un rôle actif, et je m’engagerai personnellement à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour promouvoir la cause de la paix, dès mon entrée en fonctions.

Pour entreprendre la longue route vers la paix, il faut des partenaires palestiniens qui s’engagent à faire le voyage. Nous devons isoler le Hamas – à moins qu’il ne renonce au terrorisme, reconnaisse le droit d’Israël à l’existence, et accepte les accords conclu dans le passé. Les organisations terroristes n’ont pas leur place à la table des négociations. (…)

Je veux dire clairement ceci: la sécurité d’Israël est sacro-sainte. Elle n’est pas négociable. Les Palestiniens ont besoin d’un État qui soit contigu et cohérent, et qui leur permettre de prospérer; mais tout accord avec le peuple palestinien doit préserver l’identité d’Israël en tant qu’État juif, avec des frontières sûres, reconnues et défendables. Et Jérusalem restera la capitale d’Israël, et elle doit demeurer indivisible. (…)

N’importe quel Israélien vous dira qu’Israël n’est pas un endroit parfait; mais, comme les États-Unis, il est un exemple pour tous lorsqu’il recherche un avenir plus proche de la perfection. On peut trouver ces mêmes qualités parmi les Juifs américains. C’est pourquoi tant de Juifs américains soutiennent Israël tout en faisant progresser le projet américain. Parce qu’il y a un engagement inscrit dans la foi et la tradition d’Israël: un engagement pour la liberté et pour l’honnêteté, pour la justice sociale et pour l’égalité des chances. Un engagement pour le tikoun olam, l’obligation de rendre le monde meilleur.

Je n’oublierai jamais que je ne serais pas ici, aujourd’hui, si cet engagement n’avait pas existé. Dans les grands mouvements sociaux qui ont marqué l’histoire de notre pays, les Juifs et les Afro-Américains ont toujours été côte à côte. Ils ont pris ensemble des bus vers le sud. Ils ont défilé ensemble. Ils ont versé ensemble leur sang. Et des Américains juifs comme Andrew Goodman et Michael Schwerner étaient prêts à mourir aux côtés d’un homme noir, James Chaney, pour la liberté et l’égalité [1]. Ce qu’ils nous ont légué, c’est là notre héritage.

Nous ne devons pas tolérer que la relation entre Juifs et Afro-Américains soit mise à mal. C’est une alliance qui doit être renforcée. Ensemble, nous pouvons nous consacrer à nouveau à mettre un terme aux préjugés et à combattre la haine sous toutes ses formes. Ensemble, nous pouvons réaffirmer notre engagement pour la justice. Ensemble, nous pouvons joindre nos voix, et ainsi faire tomber les plus puissantes murailles. Ce travail doit comprendre un engagement commun en faveur d’Israël. Vous et moi, nous savons que nous devons faire davantage que demeurer immobiles. C’est le moment d’être vigilants face à tous nos ennemis, au moment même où nous allons de l’avant dans la recherche d’un avenir de paix pour les enfants d’Israël et pour tous les enfants. Le temps est venu de soutenir Israël, qui écrit le chapitre suivant de son extraordinaire voyage. Le temps est venu de nous unir dans l’œuvre de réparation du monde, et je veux être un partenaire de l’AIPAC pour que cela soit possible.


NOTES :

1. NDLR: Andrew Goodman (20 ans), Michael Schwerner (24 ans) et James Chaney (21 ans) étaient trois jeunes gens, engagés dans la lutte pour les droits civiques des Noirs dans les États du sud, qui furent assassinés le 21 juin 1964 par des membres du Ku Klux Klan.


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Ce qui préoccupe les Juifs américains

Un entretien avec André Kaspi

(propos recueillis par Michel Derczansky)


Les Juifs et l’Amérique, cela fait une combinaison parfois détonante…

Il y a sur ce thème beaucoup de préjugés, pour ne pas dire des fantasmes. J’ai constaté, comme bien d’autres spécialistes, que l’antiaméricanisme et l’antisémi - tisme vont souvent ensemble. On entende souvent dire que «l’Amérique est juive», que «les Juifs dominent complètement les États-Unis», que «tous les Juifs sont américains, et tous les Américains sont juifs». L’année 2008 est d’autant plus favorable à ce genre de fantasmes que se déroulent les élections présidentielles aux États-Unis.

Les Américains regardent-ils leurs Juifs différemment? Ainsi, le livre de John Mearsheimer et Stephen Walt Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (dont une traduction française a été publiée l’an dernier par les éditions La Découverte) est-il révélateur d’un courant nouveau dans le monde universitaire?

Il faut dire quelques mots sur ce livre. Paru aux États-Unis le 4 septembre 2007, il fut traduit dans le mois qui suivit sa parution, en français et dans plusieurs autres langues, ce qui me laisse un certain doute sur le désintéressement des éditeurs. À l’origine, c’était un paper publié sur le site de l’Université Harvard en mars 2006. Sa publication a immédiatement provoqué une controverse.

À vrai dire, le thème que développent ces deux universitaires n’est pas nouveau. Il y eut des publications bien antérieures sur le lobby israélien. Depuis 1980, le sujet pose des questions aux États-Unis.

Il y a aujourd’hui, dans le monde universitaire, à la fois une grande sympathie pour Israël et une réserve de plus en plus forte à l’égard de la politique de George W. Bush vis-à-vis de l’État d’Israël. Nos deux universitaires s’inscrivent dans le deuxième courant.

J’ai eu l’occasion de les rencontrer lors d’un débat auquel j’ai participé avec eux à l’IFRI en octobre 2007. J’ai pu alors constater qu’ils sont les victimes d’une véritable obsession. Ils ont tout simplement réactualisé l’argumentaire des Protocoles des Sages de Sion. À les en croire, tout s’explique par l’intervention des Juifs. Les Juifs sont les maîtres de l’Amérique. Ils peuvent exercer une pression déterminante sur le président des États-Unis.

Mearsheimer et Walt ont-ils raison? Évidemment, il y a des cas où l’on retrouve cette pression victorieuse. Il y a aussi des exemples qui montrent que la pression échoue, ou n’existe pas. Les deux auteurs soulignent que le lobby pro-israélien est très puissant auprès des chrétiens évangéliques; mais ils s’empressent d’ajouter que ce lobby n’est pas moralement justifié, parce que l’État d’Israël a suivi et continue de suivre des politiques qui ne sont pas démocratiques. Bref, ce lobby serait néfaste aux intérêts américains, car plus les États-Unis s’alignent sur l’État d’Israël et plus leur situation internationale au Proche-Orient est catastrophique.

Dès lors, les auteurs ne se placent plus sur le plan de l’influence des Juifs, mais sur celui de l’intérêt national des États-Unis. Ils se donnent ainsi l’apparence d’être des réalistes. Ils refusent évidemment l’accusation d’antisémitisme et affirment inlassablement que leur préoccupation est de préserver l’intérêt général des États-Unis. Un rapprochement excessif avec Israël nuirait à cet intérêt national.

Y a-t-il là un retour de l’antisémitisme?

D’une certaine façon, oui. Mais c’est aussi une critique très vive à l’encontre de la politique du président des États-Unis. En définitive, on ne peut pas comprendre l’intérêt qu’a suscité cet ouvrage si l’on perd de vue l’impopularité de la guerre d’Irak, de la politique étrangère de George W. Bush, et le débat qui agite, depuis les attentats du 11 septembre 2001, les experts des relations internationales.

Les Juifs américains ont un positionnement sur l’échiquier politique qui les situe massivement chez les démocrates. De plus, une grande majorité des Juifs américains ont critiqué, de façon parfois virulente, la politique de George W. Bush, tant sur la guerre en Irak que sur la manière de combattre le terrorisme. Dès lors, comment Mearsheimer et Walt peuvent-ils soutenir une telle thèse?

En fait, ils ont tendance à confondre, même s’ils ne le disent pas, lobby israélien et lobby juif. Le lobby juif défend l’ensemble des causes que peuvent défendre les institutions juives, qui sont extrêmement diverses et non limitées à la politique extérieure.

Par exemple, les institutions juives sont hostiles à la notion de «nation chrétienne» qui pourrait être proposée par tel ou tel groupe. Elles sont également hostiles à l’idée que l’État soit trop lié à la religion. Elles sont favorables à l’avortement, souhaitent une libéralisation de la société. Les institutions juives penchent vers le progrès, la réforme et le changement plus que vers le conservatisme.

C’est la raison pour laquelle la plupart des Juifs votent démocrate. En 2004, le président George W. Bush, qui est le plus pro-israélien de tous les présidents des États-Unis, n’a obtenu que 24% du vote juif, et 76% se sont portés sur le candidat démocrate John Kerry. Beaucoup de Juifs américains étaient hostiles à l’intervention en Irak, et le sont encore davantage aujourd’hui. Toutefois, la communauté juive américaine est divisée. Les orthodoxes (8% de la communauté) ont des positions infiniment plus pro-israéliennes que les réformés. Les conservative, qui sont au milieu, ont des positions encore différentes. Donc, il n’y a pas véritablement unité dans le monde juif.

En ce sens, l’affirmation selon laquelle les Juifs font aux États-Unis la pluie et le beau temps est, au minimum une erreur, et en réalité une absurdité. La démonstration de Walt et de Mearsheimer ne tient pas. Ils ont beau adopter la posture des victimes qui succombent sous les coups de la communauté juive, ils sont avant tout soutenus par les adversaires de l’État d’Israël et de l’alliance entre Washington et Jérusalem.

On parle de plus en plus d’un antisémitisme qui se développerait sur les campus universitaires américains. Qu’en est-il?

Les campus sont aujourd’hui des lieux où ne se manifeste non seulement l’antisionisme, mais l’antisémitisme.

Je ne veux pas exagérer. Il s’agit d’un antisémitisme résiduel. Les États-Unis restent un pays où les Juifs sont heureux. L’antisémitisme y est inférieur de 8 à 9 fois à ce que l’on observe en France. Alors, pourquoi sur les campus? Les campus sont un terreau favorable. On y retrouve ceux qui soutiennent la nécessité de bonnes relations avec Israël, mais on y retrouve aussi des étudiants pro-palestiniens, et surtout des «propagandistes» qui obtiennent l’autorisation de s’exprimer.

Les États-Unis sont une société libérale. Les universités américaines ont pour principe fondateur la liberté de parole. Les «propagandistes» peuvent tenir des propos qui sont négationnistes ou sont proches du négationnisme. Les étudiants qui n’ont pas une formation solide dans ce domaine de la connaissance historique se disent qu’après tout la vérité est peut-être entre les deux. Ils se laissent aller à la conclusion que la Shoah n’a peut-être pas eu l’ampleur qu’on lui prête. L’université reste ainsi une zone fragile, où l’antisémitisme peut effectivement trouver une place.

Dans votre livre Les Juifs américains vous revenez sur une des craintes de ces Juifs: le développement politique de la notion de «nation chrétienne». Qu’est-ce que cela représente réellement aux États-Unis?

L’idée de «nation chrétienne» remonte au XIXe siècle. Elle recouvre l’idée que les États-Unis ont été fondés par les protestants. À l’époque, les protestants manifestaient une forte hostilité envers les catholiques. Aujourd’hui, ce sentiment a diminué. On peut envisager une union entre catholiques et protestants sur la notion de «nation chrétienne», même si le concept revêt une plus grande force chez les protestants que chez les catholiques.

Les États-Unis sont la démocratie où le religieux est le plus prégnant: 90% à 95% des Américains croient en Dieu. Le taux de pratique religieuse est de l’ordre de 45% aux USA, alors qu’en France il est de 8 à 10%. On sait bien que les séances du Congrès commencent par une prière inter-dénominationelle de l’aumônier, que tout président des États-Unis finit ses discours les plus importants par la formule «God bless America», que sur les billets de banque on trouve la phrase «In God we trust». Ces signes marquent à quel point cette nation est religieuse.

Dans le
Bill of Rights qui accompagne la constitution fédérale, il est bien indiqué que les États-Unis ne reconnaissent aucune religion en particulier. L’État noue des relations avec toutes les religions, alors qu’en France l’État est séparé des Églises. Dans les milieux les plus marqués par le renouveau protestant – les évangéliques, les fondamentalistes –, l’idée que les États-Unis sont une «nation chrétienne» signifie, non pas que l’on écarte les Juifs, mais que les États-Unis ont été créés pour donner au christianisme une place privilégiée, une prééminence spirituelle.

Les conséquences dans la vie quotidienne? Ce serait le retour des Blue Laws, ces lois qui interdisent l’ouverture des magasins le dimanche – non pas comme en France pour des raisons syndicales, mais parce que le dimanche est le jour du Seigneur. Les Juifs se sont battus pendant des décennies pour expliquer qu’ils arrêtent, eux, de travailler le samedi, qu’ils ont donc besoin de travailler le dimanche, et que l’obligation de respecter deux jours de fermeture équivaut à une discrimination. Ils ont sur ce sujet obtenu satisfaction. Les États ont renoncé aux Blue Laws. Une «nation chrétienne», cela signifierait que l’on refuse de reconnaître dans l’héritage des États-Unis une influence juive.

Le débat n’est pas clos. Il renaît de temps à autre. Les télé-prédicateurs le remettent parfois au premier plan de l’actualité.

Quelle est l’influence politique des évangéliques, aujourd’hui aux États-Unis?

Les évangéliques représentent un cinquième de la société américaine. Depuis 1980, ils ont compris qu’en entrant dans le monde politique ils pouvaient obtenir satisfaction. Par exemple sur l’avortement, sur la recherche des cellules souches, sur la peine de mort. Sur l’ensemble de ces sujets de société, ils ont des idées très précises.

Il ne faut pas oublier que l’actuel président des États-Unis a été élu avec les voix des évangéliques. Politiquement, ils sont plutôt regroupés dans le camp républicain, et en forment l’aile droite. Ils pourraient soutenir John McCain ou ne pas le faire, suivant les positions que prendra John McCain sur les problèmes de société. Quoi qu’il en soit, cet électorat est loin d’être négligeable.

Selon les sondages auprès des Juifs américains, les deux tiers des suffrages exprimés iraient à Obama, et le tiers à McCain. Le candidat républicain peut-il espérer grignoter davantage au sein de cet électorat?

Difficile de répondre à cette question. Dans l’histoire récente des États-Unis, seuls deux républicains, Dwight Eisenhower et Ronald Reagan, sont parvenus à attirer un tiers des électeurs juifs. C’est dire que les Juifs américains restent fidèles aux candidats démocrates. Mais il est vrai que Barack Obama fait peur, que ses déclarations sur le Proche et le Moyen-Orient inquiètent, qu’en Israël on préférerait John McCain. Si Obama parvient à dissiper les craintes, s’il rassure suffisamment (et il s’y emploie avec détermination), il réussira à conserver la grande majorité des suffrages des milieux juifs.

Thierry Meyssan, Nicolas Sarkozy et les Juifs

par Henri Pasternak

Article paru dans L’Arche n°604 (août-septembre 2008).
Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com.
(Reproduction autorisée sur internet, avec les mentions ci-dessus.)


Début juillet 2008, au moment où le dessinateur Siné faisait scandale en établissant un lien entre le fils de Nicolas Sarkozy, la religion juive et l’argent, un autre amalgame de ce genre passait totalement inaperçu. L’auteur, pourtant, n’est pas moins connu que Siné: il s’agit du journaliste conspirationniste Thierry Meyssan. Son article est intitulé «Opération Sarkozy: comment la CIA a placé un de ses agents à la présidence de la République française».

Ce texte n’a pas encore eu, chez nous, les honneurs de la presse écrite. Mais il circule sur internet en diverses langues: français, anglais, espagnol, allemand, portugais, italien, russe… Et il sert déjà de «référence» à des auteurs de tout poil, depuis les polémistes européens ou nord-américains d’extrême droite et d’extrême gauche, jusqu’à la presse latino-américaine d’inspiration castriste et chavézienne.

L’article est long et verbeux, mais son argument, comme nous le verrons, tient en quelques mots: Nicolas Sarkozy est l’agent d’une puissance occulte associant les États-Unis et Israël, les Juifs et la CIA.

Dans cet article – paru d’abord sur le site de Thierry Meyssan, Voltairenet.org – on apprend que le président de la République française est un agent des services secrets américains, lesquels l’ont recruté, dans sa prime jeunesse, à travers… le deuxième mari de la deuxième femme de son père.

Nous n’entrerons pas dans le détail des machinations décrites par M. Meyssan, un homme qui s’est fait une spécialité de nier les attentats du 11-Septembre et à qui Fiammetta Venner a consacré une biographie significativement intitulée L’effroyable imposteur (Grasset, 2005). Ce qui nous retiendra ici, c’est un phénomène déjà relevé par divers observateurs qui ne sont pas nécessairement des amis politiques du chef de l’État: la part de l’antisémitisme dans un certain discours «anti-Sarkozy». Car l’obsession antijuive est omniprésente dans l’article de Thierry Meyssan.

S’ensuit-il que toute critique de Nicolas Sarkozy serait suspecte d’antisémitisme? Certes pas. Même si le président de la République était juif (il ne l’est pas), chacun aurait le droit de se prononcer sur sa politique, voire sur sa personne, sans risquer aucun soupçon de cet ordre. Il demeure qu’un certain discours (nous soulignons bien: un certain discours) anti-sarkoziste s’alimente directement aux fantasmes antisémites, et qu’à son tour ce discours entretient et diffuse ces fantasmes.

Le dessinateur Siné, quand il s’en prenait au fils de Nicolas Sarkozy en des termes pour le moins douteux, dans l’article qui lui valut son renvoi de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, n’avait pas connaissance de l’article de Thierry Meyssan. Mais aucun de ces deux textes n’est apparu ex nihilo. Tous deux relèvent d’un discours qui circule depuis quelque temps déjà, dans les milieux les plus divers. Et qui n’en a sans doute pas fini de circuler.

S’agissant de Thierry Meyssan, le phénomène est d’autant plus intéressant à observer que l’intéressé s’est longtemps efforcé de maintenir une distance entre ses thèses conspirationnistes et le discours antisémite. Certes, une crise interne dans le Réseau Voltaire – l’association, devenue officine, dont il est le fondateur – avait jadis fait apparaître des accusations d’antisémitisme de la part d’anciens adhérents. Mais, lorsqu’il s’est lancé dans l’industrie conspirationniste associée aux attentats du 11-Septembre, M. Meyssan a veillé à ne pas reprendre à son compte les accusations antijuives qui avaient fleuri très tôt dans la mouvance «11-Septembriste», tant dans les milieux de l’extrême droite classique que dans les milieux spécifiquement «antisionistes».

Dans ses premières divagations sur le prétendu complot du 11-Septembre, M. Meyssan n’avait accusé que le gouvernement Bush et d’autres forces obscures qui, selon lui, dirigent les États-Unis. Cependant, il est une règle empirique selon laquelle tout conspirationnisme, quelle que soit son inspiration initiale, finit tôt ou tard – souvent, assez tôt – ­ par verser dans l’antisémitisme. M. Meyssan n’a pas dérogé à la règle.

On se souvient de ses accointances avec divers organes exotiques, qui avaient donné naissance en novembre 2005 à une rencontre où, sous la dénomination «Axis for Peace», trônaient des personnalités telles que l’ex-humoriste Dieudonné et un fort contingent d’adeptes de la secte d’extrême droite dirigée par l’Américain Lyndon LaRouche. On se souvient aussi de son voyage au Liban en 2006, aux côtés de Dieudonné (encore lui) et de plusieurs militants d’extrême droite. On se souvient enfin du livre délirant qu’il a publié en mai 2007, où il expliquait la guerre qui opposa Israël au Hezbollah à l’été 2006 par une conspiration du «sionisme» et de l’Empire américain. Jamais, cependant, Thierry Meyssan n’était allé aussi loin dans l’invocation explicite du signifiant «juif» pour rendre compte de l’une de ces conspirations dont il a le secret.

L’article «Opération Sarkozy…» a d’abord été publié, le 10 juillet 2008, sur le site internet du Réseau Voltaire. Puis il en a disparu, du moins dans sa version française. On l’a vu alors circuler sur divers sites d’extrême gauche et d’extrême droite. 

Durant cette période, la paternité du texte a été mise en doute par certains des adeptes habituels de M. Meyssan, tant le facteur «juif» y était visible. Des commentateurs de la mouvance conspirationniste ont émis l’hypothèse que le véritable auteur du texte était Emmanuel Ratier, un prolifique journaliste d’extrême droite spécialisé dans la dénonciation du péril juif. (Ces mêmes commentateurs conspirationnistes ne se démarquaient pas pour autant du contenu de l’article ; ils étaient gênés par la crudité des références juives, au lieu du codage «sioniste» qui est généralement de mise.)

Et soudain, le 19 juillet, l’article est revenu sur le site du Réseau Voltaire, avec quelques petites «rectifications» dont nous parlerons plus loin. L’article était suivi du bref avis que voici:


«Les informations contenues dans cet article ont été présentées par Thierry Meyssan lors de la table ronde de clôture de l’Eurasian Media Forum (Kazakhstan, 25 avril 2008) consacrée à la peopolisation et au glamour en politique.

L’intérêt suscité par ces informations a conduit l’auteur à rédiger le présent article qui a été publié par
Profile, le principal news magazine russe actuel.

Plusieurs versions et traductions non autorisées de cet article ont été diffusées alors que le site du Réseau Voltaire était hors service. Nous vous prions de considérer le présent article comme le seul valide.»



En désavouant les «versions et traductions non autorisées de cet article», M. Meyssan espérait se distancier des passages outrancièrement antisémites qui y figuraient, et qu’il avait masqués dans la version finale datée du 19 juillet. Hélas, comme dit Corneille, «il faut bonne mémoire après qu’on a menti». M. Meyssan avait oublié qu’une version espagnole de son texte, datée du 10 juillet, publiée tout à fait officiellement sur le site du Réseau Voltaire, contenait les «dérapages» antijuifs hâtivement gommés entre le 10 juillet et le 19 juillet. Cette version espagnole fut elle aussi retouchée, mais trop tard (il en va de même pour la version portugaise). Nous en reproduisons ci-dessus quelques passages, rigoureusement identiques à ceux des «versions et traductions non autorisées».

Mais à chaque chose son temps. Lisons l’article «Opération Sarkozy: comment la CIA a placé un de ses agents à la présidence de la République française». Nous ne retiendrons pas les péripéties du récit inventé par M. Meyssan, car elles relèvent d’un genre (le conspirationnisme) qui n’est amusant qu’à faible dose. L’obsession antijuive, cependant, saute aux yeux.

Si les mille détails du récit ressemblent à autant de lièvres fous dans une garenne, deux facteurs le structurent fortement: l’Empire américain, représenté notamment par la CIA, et les Juifs, représentés notamment par les Rothschild. Et puisque, nous est-il dit en introduction au texte, «Thierry Meyssan a décidé d’écrire la vérité sur les origines du président de la République française», ces deux facteurs sont omniprésents.

Au terme du récit, on n’a pas appris grand-chose sur Nicolas Sarkozy, ni sur les États-Unis, ni sur les Juifs, mais on est édifié sur ce qui se passe dans la tête de Thierry Meyssan.

La question posée par Thierry Meyssan peut se résumer ainsi: comment Nicolas Sarkozy, «un homme en qui tous s’accordent aujourd’hui à voir l’agent des États-Unis et d’Israël», a-t-il pu accéder à la présidence? Réponse: il y a du complot là-dessous. Et cela remonte loin dans le temps.

Ainsi, voici comment Georges Pompidou est devenu, en 1962, le premier ministre du général de Gaulle: «Conscient qu’il ne peut défier les Anglo-Saxons sur tous les terrains à la fois, De Gaulle s’allie à la famille Rothschild. Il choisit comme premier ministre le fondé de pouvoir de la Banque, Georges Pompidou.» L’axe «américano-sioniste» est déjà là: Pompidou représente les Rothschild, qui représentent les Juifs, qui ont partie liée avec les États-Unis.

Peu importe que Georges Pompidou soit entré dans l’entourage du général de Gaulle dès la Libération, qu’il n’ait passé que quelques années à la banque Rothschild, et que le général de Gaulle en ait fait son directeur de cabinet en 1958, c’est-à-dire quatre ans avant sa nomination au poste de premier ministre. L’«enquêteur» Meyssan n’a même pas pris la peine de vérifier ces faits pourtant élémentaires. Car présenter la nomination de Pompidou en 1962 comme le fruit d’une «alliance» entre de Gaulle et «la famille Rothschild», c’est conforter le mythe de la toute-puissance juive, d’autant que cette «alliance» est censée s’inscrire dans le jeu des relations entre le général et «les Anglo-Saxons».

Quant à la raison profonde pour laquelle le nom de Pompidou était essentiel à ce point du récit, elle tombe sous le sens. Georges Pompidou a pour bras droit Édouard Balladur, lequel aura pour bras droit Nicolas Sarkozy. La piste de l’agent placé par les Juifs au sein du pouvoir gaullien conduit donc, tout droit, à Nicolas Sarkozy.

Dira-t-on que le mot «juif» n’a pas été prononcé? Il ne faut pas attendre longtemps. Car voici l’arbre généalogique de Nicolas Sarkozy, selon Thierry Meyssan. «Né en 1955, il est le fils d’un noble catholique hongrois, Pal Sarkösy de Nagy-Bocsa, réfugié en France après avoir fuit [sic] l’Armée rouge, et d’Andrée Mallah, une roturière juive originaire de Thessalonique.»

Il n’aurait pas fallu trente secondes à un enfant de dix ans, muni d’un ordinateur avec accès à Google, pour savoir que la mère de Nicolas Sarkozy n’est pas une «roturière juive originaire de Thessalonique» mais la fille d’une catholique française et d’un Juif originaire de Thessalonique, lequel a immigré très jeune en France où il s’est converti au christianisme. Mais pourquoi s’encombrer de telles informations? L’important est de faire figurer le mot «Juif». Il est bien là. Et il reviendra sous la plume de M. Meyssan.

Entre-temps, on découvre que Charles Pasqua, lequel – du fait de mille péripéties rocambolesques dont nous vous épargnons le détail – est un personnage clé du complot au centre duquel figure Nicolas Sarkozy, est selon Thierry Meyssan «officier d’honneur du Mossad». Que signifie cette appellation? Rien, sauf pour les obsédés du complot «sioniste».

Car peu après nous apprenons que «Charles Pasqua et avec lui le jeune Nicolas Sarkozy trahissent Jacques Chirac pour se rapprocher du courant Rothschild». Les Sages de Sion sont dans la place. Et Édouard Balladur est évidemment dans le coup.

D’ailleurs, «suivant les instructions de Londres et de Washington, le gouvernement Balladur ouvre les négociations d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN des États d’Europe centrale et orientale, affranchis de la tutelle soviétique». N’oublions pas que l’article de Thierry Meyssan est issu d’une intervention au Kazakhstan, remaniée pour publication en Russie: dans ces milieux, de telles «négociations» étaient – et sont encore – très mal vues…

Nous avons droit ensuite à des «révélations» sur le parti socialiste français, lequel est sous la coupe de «dix mille» trotskistes (pas un de moins) qui sont tous en réalité, à l’image de Lionel Jospin, des agents de la CIA. Puis, s’agissant toujours du parti socialiste, cette information cruciale: «Strauss-Kahn, d’origine juive marocaine, est depuis longtemps sur le payroll des États-Unis».

Là, on se frotte les yeux. Qu’est-ce que cette «origine juive marocaine» vient faire ici? Et on compare les versions. Miracle: sur la version mise en ligne le 19 juillet, Dominique Strauss-Kahn n’est plus juif et n’a plus aucun lien avec le Maroc. Mais la mémoire de l’internet contient la version espagnole publiée, sur son site et sous son logo, par le Réseau Voltaire: là, Dominique Strauss-Kahn est bien «de origen judío-marroquí». 

M. Meyssan n’explique pas en quoi la mention de cette «origine» est nécessaire à la compréhension de la vie politique française. Ses lecteurs ont sans doute des réponses.

Nous arrivons maintenant à l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence. C’est à ce moment que le complot va se manifester dans toute sa force. Nicolas Sarkozy, après avoir passé de brèves vacances sur le yacht «de son ami Vincent Bolloré, un milliardaire formé à la Banque Rothschild» (toujours elle), entre en fonctions. Et son pouvoir, nous explique Thierry Meyssan, «s’appuie avant tout sur quatre hommes».

Le premier des quatre est Claude Guéant, «secrétaire général du palais de l’Élysée». Il est simplement défini comme «l’ancien bras droit de Charles Pasqua» – et ce dernier, nous le savons déjà, est «officier d’honneur du Mossad».

Second homme de confiance: «François Pérol, secrétaire général adjoint de l’Élysée. C’est un associé-gérant de la Banque Rothschild.»

Le troisième des hommes de Nicolas Sarkozy est «Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique», présenté par Thierry Meyssan comme «fils de l’ancien directeur de l’Agence juive». Une définition cocasse, pour qui a connu le regretté Georges Lévitte ; mais Thierry Meyssan tenait manifestement à placer le mot «juif».

Le quatrième des cavaliers de l’Apocalypse sarkozienne, toujours selon Thierry Meyssan, est «Alain Bauer, l’homme de l’ombre». C’est un «ancien Grand-Maître du Grand Orient de France». Voilà, du moins, ce que dit la version «rectifiée» mise en ligne le 19 juillet. La version originelle est plus complète. Selon elle, Alain Bauer est «petit-fils du Grand rabbin de Lyon, ancien Grand-Maître du Grand Orient de France». Et la version espagnole confirme: «Nieto del Gran Rabino de Lyon». Tout s’explique.

On ne s’arrête pas en si bon chemin. M. Meyssan nous apprend que l’«agent traitant» de Nicolas Sarkozy à la CIA, Frank Wisner Jr., a veillé à faire nommer Bernard Kouchner au ministère des affaires étrangères «avec une double mission prioritaire: l’indépendance du Kosovo et la liquidation de la politique arabe de la France». (Devinette: parmi les «clients» potentiels de M. Meyssan, qui est concerné par l’indépendance du Kosovo, et qui est concerné par la politique arabe de la France?)

Puisque Bernard Kouchner est entré en scène, une brève notice biographique s’impose. Celle de M. Meyssan – du moins dans sa première version, son cri du cœur – commence ainsi: «Kouchner, un Juif d’origine balte». Trente secondes de recherches auraient suffi à l’«enquêteur» Meyssan pour découvrir que Bernard Kouchner est né à Avignon d’un père juif et d’une mère protestante. Pourquoi M. Meyssan tenait-il à faire de lui un «Juif d’origine balte»?

Il est vrai que, d’une version française à l’autre, M. Kouchner a été «déjudaïsé». Mais les versions espagnole et portugaise du Réseau Voltaire ont bonne mémoire: «Kouchner, judío de origen báltico» ou «um judeu de origem báltica».

Le feuilleton «judéo-sioniste» continue. Les vacances américaines de la famille Sarkozy inspirent à Thierry Meyssan le «supplément d’information» que voici: «La facture, cette fois, est payée par Robert F. Agostinelli, un banquier d’affaires italo-new-yorkais, sioniste et néo-conservateur pur sucre qui s’exprime dans Commentary, la revue de l’American Jewish Committee.» On n’en voudra pas à M. Meyssan d’ignorer que Commentary n’est plus la revue de l’American Jewish Committee, et que lorsque M. Agostinelli s’y est «exprimé» c’était dans une lettre de lecteur au sujet d’un article un peu trop pessimiste, selon lui, quant à l’avenir de la société française. L’essentiel est qu’une fois encore, M. Meyssan nous indique la nature de ses obsessions.

Et ce n’est pas fini.

Passons rapidement sur une affirmation grotesque («L’annonce du divorce avec Cécilia est publiée par Libération, le journal de son ami Édouard de Rothschild, pour couvrir les slogans des manifestants un jour de grève générale») et arrêtons-nous sur l’avant-dernière phrase de l’article. Il y est question du mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni: «Cette fois, il choisit comme témoins Mathilde Agostinelli (l’épouse de Robert) et Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet d’Édouard Balladur devenu associé-gérant chez Rothschild». L’épouse d’un banquier d’affaires «sioniste» et un «associé-gérant chez Rothschild»: on ne pouvait rêver plus bel assortiment pour caractériser la personne de Nicolas Sarkozy, «un homme en qui tous s’accordent aujourd’hui à voir l’agent des États-Unis et d’Israël».

C’était là, nous l’avons dit, l’avant-dernière phrase de l’article. Voici la phrase suivante, la dernière donc: «Quand les Français auront-ils des yeux pour voir à qui ils ont à faire?».

Il semble que, pour voir qui est M. Meyssan, on n’ait plus besoin de grands éclaircissements.

Le pape Benoît XVI, le missel latin et les Juifs: un «non possumus»?

par le rabbin Rivon Krygier

Extrait de L’Arche n°598 (mars 2008)


En 1904, Théodore Herzl, qui tentait de faire valoir son idée d’un Foyer national juif, fut reçu au Vatican en audience officielle par le pape Pie X. C’est alors, raconte Herzl dans son Journal, que le pape lui asséna le fameux non possumus («nous ne pouvons»): «Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, par conséquent nous ne pouvons reconnaître la nation juive!» Et d’ajouter que si les Juifs atteignaient en masse les côtes de la Palestine, les églises et les curés de la Terre sainte les attendraient pour les baptiser…

Toutes proportions gardées, le pape Benoît XVI vient-il de ranimer le spectre de la défiance entre Juifs et Chrétiens? C’est ce qu’il y a lieu de craindre, après les récentes précisions apportées par le Souverain Pontife au sujet du libellé de la prière du missel tridentin [1] pour le Vendredi saint.

Rappelons en grandes lignes l’historique de cette prière tristement célèbre. Pendant de nombreux siècles, la liturgie chrétienne du Vendredi saint était celle du pape Pie V (VIIe siècle), elle-même issue du code de Théodose (438). Elle disait en substance: «Dieu Tout-Puissant et éternel, Toi qui n’exclus pas même la perfidie [mécréance] juive de Ta miséricorde, exauce nos prières que nous T’adressons pour l’aveuglement de ce peuple. Afin qu’ayant reconnu la lumière de Ta vérité qui est le Christ, ils sortent de leurs ténèbres.»

Il aura fallu attendre le missel de 1962, instauré par le «bon pape» Jean XXIII, pour que la formule commence à s’adoucir: «Prions aussi pour les Juifs. Que le Seigneur notre Dieu fasse resplendir sur eux Sa face afin qu’ils reconnaissent, eux aussi, le Rédempteur de tous les hommes, Jésus-Christ, Notre Seigneur. Prions: Dieu éternel et Tout-Puissant, Toi qui fis alliance avec Abraham et sa descendance, écoute avec bonté les prières de Ton Église. Que le peuple racheté en premier puisse parvenir à la plénitude de la rédemption…» En parallèle, le missel latin de 1962 intercédait «pour les Juifs, afin que Dieu notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs cœurs» et, plus loin, les Juifs étaient encore qualifiés de «peuple aveugle».

La formidable mutation, respectueuse du judaïsme, advint en 1969 dans la foulée du concile Vatican II, suite à quoi la formule vernaculaire, seule autorisée, fut instaurée sous l’autorité de Paul VI: «Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier, qu’ils progressent dans l’amour de Son Nom et la fidélité à Son alliance… Dieu éternel et tout-puissant, Toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de Ta promesse, conduis à la plénitude de la Rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme Ton Église T’en supplie.»

Dans la tentative de rapatrier en son sein les intégristes catholiques réfractaires aux innovations de Vatican II, Jean-Paul II avait, dès 1984, autorisé que soit exceptionnellement toléré le recours au missel de langue latine de 1962, qui comprend l’invocation pour la conversion des Juifs. Or, suite à son Motu proprio de juillet 2007, le pape Benoît XVI a considérablement élargi les conditions pour que ce rite «extra-ordinaire» (marginal) soit utilisé, demandant aux évêques de répondre favorablement à ceux qui souhaiteraient le suivre, et le présentant comme «devant être honoré en raison de son usage vénérable et antique. Ces deux expressions de la lex orandi de l’Église n’induisent aucune division de la lex credendi de l’Église; ce sont en effet deux mises en œuvre de l’unique rite romain» (article 1).

On attendait les dernières précisions quant à la formule retenue. Elles viennent de tomber: «Prions pour les Juifs. Que notre Dieu et Seigneur illumine leurs cœurs, pour qu’ils reconnaissent Jésus comme sauveur de tous les hommes. Prions. Fléchissons les genoux. Levez-vous. Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, accorde, dans Ta bonté, que, la plénitude des nations étant entrée, tout Israël soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur, Amen.» Il s’agit là d’une formulation proche de celle de Jean XXIII, mais d’avant le Concile de Vatican II.

Depuis, de nombreux représentants de l’Église tentent de minimiser la portée de cette décision, faisant valoir qu’elle ne concernait que des cercles marginaux et peu nombreux, et que l’accusation d’«aveuglement» des Juifs a été expurgée. Différentes organisations juives ont déjà réagi, et sont loin de partager cet avis. Je voudrais tenter dans les lignes qui suivent de montrer pourquoi nous avons de bonnes raisons de nous en émouvoir.

Il est très déplaisant pour les Juifs de savoir que les Chrétiens aspirent, au plus profond de leur foi, à la conversion des Juifs. Toutefois, tant qu’il s’agit d’exprimer ce vœu pieux pour la fin des temps, disons qu’on a le temps de voir venir (le Messie), que c’est de bonne guerre, et que Dieu reconnaîtra les siens. Il existe d’ailleurs des aspirations parallèles dans le judaïsme, comme chez Maïmonide qui écrit que «lorsque se révélera le véritable roi-messie, tous ces peuples [ayant cru en Jésus ou en Mahomet] reviendront [à la souche] et reconnaîtront que leurs ancêtres avaient hérité d’une parole mensongère et que leurs prophètes et pères les avaient fourvoyés» (Hil. Melakhim 11: 4).

Plus affligeant que ce type de triomphalisme eschatologique est le fait que l’Église ne s’est jamais départie très clairement – par une décision conciliaire, qui est le plus haut degré de magistère – ni de la mission de conversion des Juifs, ni de la conviction que le judaïsme ne constitue pas une voie de salut à part entière, c’est-à-dire sans en passer par la reconnaissance de la messianité et de la divinité du Christ.

Bien sûr, il n’appartient pas aux Juifs de dicter aux autorités chrétiennes ce qu’elles ont à penser de la religion d’Israël. Comme cela ne doit pas nous faire oublier que nous, Juifs, avons également sur ces sujets de quoi balayer devant notre porte.

Mais, comme en témoigne la formule instaurée par Paul VI, dans l’élan de Vatican II, l’Église catholique avait accompli un formidable bond en insistant sur la fidélité d’Israël à son alliance, et en laissant volontairement dans le flou la voie de «plénitude de la Rédemption», laissant ainsi ouverte la question du mode par lequel Israël y contribuerait et y accéderait. L’Église ne renonçait pas à ses aspirations, mais veillait à ne plus heurter la sensibilité juive, mise à lourde épreuve après des siècles d’antijudaïsme et parfois de conversions forcées.

Plus encore: en adoptant une formulation aussi aérée, l’Église incitait à poursuivre, avec une réflexion plus nuancée et approfondie sur la spécificité de l’alliance d’Israël dans l’économie du salut. Certains théologiens s’étaient aventurés sur la possibilité d’une articulation possible entre les deux spiritualités, qui ne passait plus par l’annexion pure et simple de l’autre, et cette orientation certes encore confuse se montrait très prometteuse [2].

Je crains que la récente inflexion du pape ait donné un signal fort de non possumus devant de telles velléités. Certes, le décret ne concerne aujourd’hui qu’une frange négligeable. Il n’invalide pas quarante ans d’avancées et de dialogue exemplaire entre Juifs et Chrétiens. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis Nostra Aetate, le pape entraîne l’Église dans la voie du «recentrage» théologique.

Non, ce n’est pas une décision anodine mais principielle pour ce pape, qui a fait du «relativisme» (le pluralisme spirituel, les voies alternatives à celles du Christ) l’ennemi public numéro un de l’Église. Il est possible que sa préoccupation immédiate ne soit pas le sort spirituel des Juifs mais la nécessité pour lui de reprendre la main, face à la déperdition catholique en Occident et à l’essor vertigineux des Églises évangélistes et pentecôtistes dans le monde. On peut craindre cependant que la boîte de Pandore ait été ouverte, et qu’en ces temps de repli identitaire et religieux, la marginalité d’aujourd’hui redevienne subrepticement centrale, et qu’elle se saisisse de ces ambitions dès lors qu’une pleine légitimité à l’espoir de conversion des Juifs a été ranimée, selon les anciennes formules.

Aussi bien, si la relecture de l’Épître aux Romains (11) de l’apôtre Paul peut laisser entendre que la pleine conversion des Juifs ne serait effective qu’à la fin des temps, «après l’entrée de tous les païens dans l’Église», comme peut le suggérer cette prière, rien n’interdit de penser qu’elle ne doive être préparée ou hâtée en quelque façon…

Il n’est pas propice à la sérénité qui doit présider à tout dialogue interreligieux de s’entretenir avec des personnes qui se donnent pour mission sacrée de vous enlever le voile qui couvre votre cœur, même quand cela est formulé sous le versant chatoyant de la lumière qui va vous l’éclairer [3]. Faut-il rappeler que la force exemplaire de l’Amitié judéo-chrétienne de France est qu’elle a posé d’entrée de jeu dans ses statuts qu’elle excluait «de son activité toute tendance au syncrétisme et toute espèce de prosélytisme»? Je suis peiné et déçu de cette régression, et crains d’exprimer ici l’avis de nombreux Juifs, y compris parmi ceux qui sont les plus engagés dans le dialogue entre nos deux religions.



1. Rituel de prières issu du Concile de Trente (1563) et rendu obligatoire.
2. Pour une vision globale des prises de position catholiques sur le pluralisme religieux, voir l’ouvrage de Geneviève Comeau, Grâce à l’autre, Atelier, 2004.
3. Il s’agit bien de la même intention, comme le montre la référence sous-tendue à l’Épître de Paul: 2 Corinthiens 3, 13-16.



Les obsessions «antisionistes» du sous-préfet Guigue

Extrait de L’Arche n°599 (avril 2008)


Un sous-préfet a été démis de ses fonctions pour avoir publié un article violemment anti-israélien (chacun de ces deux qualificatifs, «violemment» et «anti-israélien», peut être considéré comme un euphémisme). Faut-il revenir sur tout cela, le fonctionnaire ayant été sanctionné par sa hiérarchie? On ne tire pas sur une ambulance, dit l’adage. Mais, outre que M. Guigue et ses amis de tous bords ne paraissent pas s’être résignés à la sanction qui le frappe, le véhicule symbolique qui les transporte ressemble moins à une ambulance qu’à une voiture piégée.

En présentant M. Guigue comme une innocente victime, en défendant ses thèses au nom de la liberté d’expression, ses amis – dont la liste va de l’extrême gauche à l’extrême droite – tentent de faire passer dans l’opinion publique une manière de critiquer Israël et les Juifs qui est dérogatoire, non seulement aux règles de l’administration française, mais aux principes républicains. C’est donc d’éthique qu’il s’agit; c’est une hygiène de la vie publique qui est en jeu. Certaines des phrases publiées par M. Guigue, dans l’article qui a causé sa sanction et dans des écrits antérieurs que nous rapportons ici, ne peuvent se lire sans un frisson.

Quoi que l’on pense de la personne de M. Guigue, quelque hypothèse que l’on formule quant à ses motivations profondes – et, là-dessus, nous laisserons le lecteur juger par lui-même –, il y a dans «l’affaire Guigue» tous les éléments d’une grave transgression que l’on ne saurait passer sous silence. Lisez ce travail réalisé par la rédaction de «L’Arche», et faites-vous une opinion quant à ce qu’il est aujourd’hui permis – ou non – d’écrire sur Israël et sur les Juifs.

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Le samedi 22 mars 2008, on apprenait le limogeage du sous-préfet de Saintes (Charente-Maritime), Bruno Guigue. Le ministère de l’intérieur faisait savoir qu’il était reproché à M. Guigue d’avoir publié le 13 mars, sur le site internet Oumma.com, une tribune «violemment anti-israélienne». Le sous-préfet avait notamment écrit qu’Israël est «le seul État au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles», et ironisé sur «les geôles israéliennes, où grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer pendant shabbat». Une dépêche de l’AFP précisait encore que la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, ayant «été mise au courant mercredi du contenu de cette tribune», avait «immédiatement décidé de mettre fin aux fonctions» de M. Guigue.

Le lendemain, 23 mars, le préfet de Charente-Maritime, Jacques Reiller, expliquait que cette sanction était justifiée par le fait que M. Guigue a enfreint son devoir de réserve, et que ce faisant il «s’est mis lui-même en dehors des conditions d’exercice de sa fonction». Le préfet soulignait encore: «C’est le principe même du respect du devoir de réserve qui était enfreint. Toute la fonction publique repose sur un devoir de réserve, une obligation de neutralité, qui correspond à l’égalité de traitement de tous les citoyens, quelle que soit leur sensibilité ou leur préférence».

M. Guigue n’est pas réduit au chômage: administrateur civil «détaché dans les fonctions de sous-préfet» depuis l’automne dernier, il «est reversé dans son cadre d’origine», a expliqué le préfet de Charente-Maritime. Il reste dans la fonction publique en tant qu’administrateur civil.

Démis de ses fonctions de sous-préfet, M. Guigue ne semble pas avoir renoncé à ses activités militantes. Au contraire, peut-on dire. Et, dans ces activités, il ne manque pas de soutiens.

Ainsi, l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) reproduit le lundi 24 mars 2008, sur son site internet, l’article de M. Guigue qui a causé son limogeage, en le faisant précéder d’une introduction signée par une des dirigeantes de l’AFPS, Claude Léostic:

«C’est en tant que citoyen et auteur reconnu que Bruno Guigue, par ailleurs haut fonctionnaire, a écrit cet article critique de l’État israélien au nom même de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Son limogeage immédiat est une sanction politique inacceptable et très préoccupante qui confirme les pressions exercées par le lobby pro-israélien en France pour museler toute critique de la violente politique coloniale israélienne.»

Pour sa part, un collectif intitulé «Pas-En-Notre-Nom-974» (d’après le code du département de la Réunion, où M. Guigue a été en poste) publie un communiqué où il indique:

«Bruno Guigue a été notre compagnon de route à la Réunion depuis la fondation du collectif en novembre 2002. Nous avons assisté à ses conférences contre les guerres, d’Irak, d’Afghanistan, et du Liban.»

Ayant ainsi attesté que, dans ses précédentes fonctions, M. Guigue avait déjà une pratique très personnelle du devoir de réserve, le collectif réunionnais témoigne dans la suite de son communiqué que l’«antisionisme» de son ancien mentor a laissé des traces:

«Il faut se souvenir comment fonctionne le pouvoir aux USA. Le Congrès a une énorme importance formelle (même si l’exécutif invente des procédures pour le contourner si besoin est) et l’appui des lobbys, dont l’un des principaux est le lobby juif, officiellement déclaré comme tel, est parfois vital pour le Président quand il veut faire passer certains textes.»

Un site internet connu pour l’extrême violence de ses propos, et nommé par antiphrase Planete-non-violence, contribue lui aussi à la défense de M. Guigue en explicitant ainsi ses idées:

«Actuellement, l’atmosphère ambiante de la Sarkozie est celle d’une soumission inconditionnelle au diktat sioniste. Il s’agit de placer la France, sa politique étrangère, et maintenant sa politique intérieure – en adoptant mot pour mot la position sioniste contre l’Iran, en choisissant, sous le diktat de l’officine sioniste à Paris, le CRIF, comme ministre des affaires étrangères un sioniste pro atlantiste Bernard Kouchner, puis en nommant comme “ambassadeur des droits de l’homme” un pro sioniste notoire François Zimmeray [sic], et maintenant avec la décision de la ministre de l’intérieur de soumettre la fonction publique au diktat sioniste – il s’agit ni plus ni moins que de placer la France sous tutelle sioniste.»

Dans un communiqué en date du 25 mars 2008, le MRAP «condamne le limogeage de M. Guigue», cette sanction ayant été causée, explique-t-il, par un article écrit «en réaction à une tribune d’intellectuels inconditionnels d’Israël visant à déconsidérer l’ONU et à condamner des résolutions du Conseil des Droits de l’Homme». Selon le MRAP, «le pouvoir en place démontre une nouvelle fois que la critique de la politique d’Israël relève d’un tabou qu’il est toujours dangereux de transgresser».

Le 26 mars, le Front national publie un communiqué où il affirme qu’un fonctionnaire «a le droit de publier, en dehors de ses strictes fonctions, des analyses politiques», mais que «si ce fonctionnaire critique la politique de l’État d’Israël», «les dénonciations et les foudres ministérielles s’abattent sur lui en extrême urgence». En conclusion, «le Front national proteste contre la servilité et la brutalité de Mme Alliot-Marie».

Va pour la «brutalité», c’est affaire de jugement. Mais quand le Front national reproche à la ministre de l’intérieur sa «servilité», une question s’impose: servilité envers qui?

Une réponse nous est donnée, dans l’hebdomadaire d’extrême gauche «Politis» (27 mars 2008), par le chroniqueur Bernard Langlois, qui s’est lui-même signalé à plusieurs reprises par des formules équivoques sur les Juifs et Israël. Décrivant le sous-préfet limogé comme un «bon connaisseur des questions internationales, en particulier proche-orientales», M. Langlois fait savoir à ses lecteurs que l’article litigieux de M. Guigue était une réponse à une tribune publiée dans «Le Monde» par les «habituels agents d’influence israéliens, les Bruckner, Finkielkraut, Lanzmann, Taguieff et autres Élie Wiesel».

Le lecteur le plus naïf n’aura pas manqué de remarquer que les noms de ces «agents d’influence israéliens» (autrement dit: hommes à la solde d’Israël), ne sont pas vraiment «de chez nous» – même si, et il l’ignore sans doute, deux des cinq «agents d’influence israéliens» supposés ne sont pas juifs. Et M. Langlois de conclure:

«Une fois encore, la censure d’État s’exerce contre un homme seul, sur la pression d’un lobby pro-israélien solidement incrusté au cœur du système politico-médiatique français.»

Bon Dieu, mais c’est bien sûr! Où avions-nous la tête? Voilà envers qui se manifeste la «servilité» de la ministre de l’intérieur: un «lobby» qui agit «au cœur du système politico-médiatique français» et dont les «agents d’influence» signent des tribunes dans «Le Monde». Vous faut-il un dessin?

Le ton ayant été ainsi donné, tout ce que la France compte d’«antisionistes» enragés va se lancer dans la bataille. D’un même souffle, ils diront leur solidarité avec M. Guigue et leur détestation du «lobby» dont il est la victime.

Plus préoccupantes encore, cependant, sont les défenses de M. Guigue offertes par des personnes adoptant un ton plus modéré et revendiquant pour le fonctionnaire un droit à la libre parole. Outre que ces personnes font montre d’une étrange conception du devoir de réserve qui s’impose aux fonctionnaires (étrange, et sans doute à sens unique: qu’on imagine un sous-préfet publiant des articles inspirés du programme du Front national), elles tendent à banaliser un mode d’expression qui était jusqu’ici réservé aux marges les plus nauséabondes de la vie politique française.

Dans ces circonstances, dire en quoi les propos de M. Guigue sont proprement intolérables, ce n’est pas nous livrer à une chasse aux idéologues antisionistes agissant en France (nous aurions pu le faire plus tôt si nous en avions eu le désir, car les textes de M. Guigue sont connus de longue date). C’est contribuer à mieux définir les limites au-delà desquelles le débat légitime se mue en menace à la paix civile. Car, s’agissant de M. Guigue – et, dorénavant, de ses divers amis et défenseurs –, ces limites ont été franchies.

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L’article de M. Guigue daté du 13 mars, qui est à l’origine de toute l’affaire, se présentait comme une réponse à une tribune publiée dans le quotidien «Le Monde» daté du 28 février 2008, sous le titre «L’ONU contre les droits de l’homme». Ayant rappelé que lors de la Conférence mondiale contre le racisme réunie en 2001, à l’initiative des Nations unies, à Durban (Afrique du Sud), «c’est au nom des droits des peuples que furent scandés des “mort à l’Amérique!” et “mort à Israël!”; et c’est au nom du relativisme culturel qu’on fit silence sur les discriminations et violences commises contre les femmes», les auteurs de cette tribune écrivaient:

«Alarmée par les graves dysfonctionnements ainsi mis en lumière au sein de sa Commission des droits de l’homme, l’ONU inaugurait en juin 2006 un tout nouveau Conseil des droits de l’homme (CDH), censé remédier à de si préoccupantes dérives. Aujourd’hui, le constat est plus qu’amer: c’est à la consécration même de ces dérives que nous assistons dans la perspective du forum dit de Durban 2, qui se tiendra en 2009.

Plus gravement encore, l’élaboration officielle de nouvelles normes marquera, si celles-ci sont gravées dans le marbre d’une nouvelle et très particulière “déclaration des droits de l’homme”, la mise à mort de l’universalité des droits. Par sa mécanique interne, les coalitions et les alliances qui s’y constituent, les discours qui s’y tiennent, les textes qui s’y négocient et la terminologie utilisée anéantissent la liberté d’expression, légitiment l’oppression des femmes et stigmatisent les démocraties occidentales.»

Les auteurs de la tribune précisaient leur pensée:

«Que pèse le sort du peuple tibétain face aux enjeux des exportations vers la Chine? Quel est le prix de la liberté pour Ayaan Hirsi Ali, ex-députée néerlandaise, menacée de mort, après l’assassinat en 2004 de son ami le réalisateur Théo Van Gogh, accusé d’avoir blasphémé l’islam dans le film “Soumission”? Les exemples s’additionnent qui, de Taslima Nasreen à Salman Rushdie, de Robert Redeker à Mohamed Sifaoui, apportent la preuve que l’intégrisme islamiste impose sa loi par la terreur. Combien d’Algériens, de femmes au Maghreb, au Proche-Orient, en Turquie, au Pakistan ont déjà payé du prix de leur vie le refus de se soumettre à l’obscurantisme religieux?

Si, par malheur, l’ONU devait consacrer l’imposition de tels critères, si le blasphème devait être assimilé à du racisme, si le droit à la critique de la religion devait être mis hors la loi, si la loi religieuse devait s’inscrire dans les normes internationales, ce serait une régression aux conséquences désastreuses, et une perversion radicale de toute notre tradition de lutte contre le racisme, qui n’a pu et ne peut se développer que dans la liberté de conscience la plus absolue.»


Et ils concluaient en ces termes:

«Soit les démocraties se ressaisissent, à l’exemple du Canada, qui vient d’annoncer son refus de participer à la conférence de Durban 2, estimant qu’elle risquait d’être “marquée par des expressions d’intolérance et d’antisémitisme”, et cessent de s’abstenir ou de voter des résolutions contraires à l’idéal universel de 1948, soit l’obscurantisme religieux et son cortège de crimes politiques triompheront, sous les bons auspices des Nations unies. Et lorsque les paroles de haine seront transformées en actes, nul ne pourra dire: “Nous ne savions pas”.»

Dans cette tribune publiée par «Le Monde», il n’est pratiquement pas question d’Israël. Le texte comporte au total 1 158 mots; on y trouve deux fois le mot «Israël», une fois le mot «antisémitisme», et pas une seule fois le mot «juif». Cette tribune vise essentiellement, nous l’avons vu, les dérives auxquelles se livrent certains États au nom de l’islam – des dérives qui se traduisent par une violation des droits humains de leurs propres populations, et auxquelles le nouveau Conseil des droits de l’homme de l’ONU s’apprête à donner sa bénédiction en l’assortissant d’attaques contre les démocraties occidentales.

Or M. Guigue, écrivant le 13 mars pour le public musulman du site Oumma.com, se livre à une véritable manipulation visant à dissimuler le contenu réel de ce texte. Il explique aux lecteurs d’Oumma.com que la tribune du «Monde» a été signée par «des intellectuels organiques du lobby pro-israélien», et qu’elle a pour objet la défense d’Israël. D’où le titre de son article: «Quand le lobby pro-israélien se déchaîne contre l’ONU».

M. Guigue commence par présenter à ses lecteurs «la liste des signataires» de la tribune du «Monde». Et voici la version qu’il en donne: «Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Claude Lanzmann, Élie Wiesel, Pierre-André Taguieff, Frédéric Encel». Ces gens-là ne sont certes pas, quoi qu’en disent MM. Guigue et Langlois, des «agents d’influence israéliens»; mais il y a parmi eux plusieurs Juifs, et cela semble suffire. En revanche, M. Guigue passe sous silence la présence, parmi les signataires, des auteures iraniennes Chala Chafiq et Chahdortt Djavann, du journaliste algérien Mohamed Sifaoui, du prix Nobel de physique Georges Charpak, des philosophes Élisabeth Badinter, Élisabeth de Fontenay et Adrien Barrot, de l’avocat Christian Charrière-Bournazel, du professeur Bernard Debré, des écrivains Albert Memmi et Thierry Jonquet; pas encore fichés comme «agents d’influence», sans doute…

Ce travail de falsification (qui sera relayé par les partisans de M. Guigue, lesquels lui emprunteront la «liste» des auteurs de la tribune qu’il attaque) a pour but de faire croire aux lecteurs d’Oumma.com que les signataires de la tribune incriminée sont «des intellectuels organiques du lobby pro-israélien», c’est-à-dire, en bon français, des individus ayant partie liée avec un groupe social dont ils expriment les intérêts (le «lobby» qui ne dit pas son nom, ou les forces obscures qui se dissimulent derrière lui). Et ces gens-là, M. Guigue sait les débusquer, il les reconnaît de loin car, écrit-il, leur «omniprésence nous est devenue familière».

Après la falsification, viennent les injures. Voici comment M. Guigue décrit, à l’usage de ses lecteurs, les arguments de la partie adverse: «d’une hystérie verbale et d’une mauvaise foi insondables», des «accusations» évidemment «mensongères», «un usage grossier de la calomnie», une «rhétorique lobbyiste» employée par «les thuriféraires d’Israël», «une polémique grossière» menée par des «idéologues» qui «pérorent gravement» en «imaginant une dramaturgie grossière», une «prose haineuse» mue par une «psychose paranoïaque». On croyait lire un article tiers-mondiste posté sur un site islamique; on se retrouve dans l’univers de «Gringoire» et de «Je suis partout».

Selon M. Guigue, les auteurs de la tribune incriminée, ces agents «du lobby pro-israélien», ont pour seule motivation d’insulter l’islam et les musulmans afin de défendre «Israël, seul État au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles»; un Israël encore défini par lui comme «cet artefact colonial bâti au forceps sur les ruines de la Palestine au nom de la Bible et de la Shoah». L’auteur n’a pas de mots assez violents pour dénoncer Israël:

«Ses admirateurs occidentaux doivent certainement s’extasier sur les prouesses d’une armée capable de tuer aussi aisément des enfants avec des missiles. Ils doivent aussi se confondre d’admiration devant les geôles israéliennes, où grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer durant le shabbat. L’État hébreu mérite bien ce concert de louanges que les intellectuels organiques lui décernent à longueur de colonnes.»

En réponse à une remarque d’un lecteur du site Oumma.com, qui lui reproche d’accorder trop d’importance à ces pétitionnaires s’exprimant dans «Le Monde», M. Guigue «se lâche». Nous sommes toujours le 13 mars 2008. Voici ce qu’écrit M. Guigue:

«Je comprends qu’on veuille ignorer les péroraisons des intellectuels organiques, faire comme s’ils n’existaient pas. Mais ce serait leur donner raison. Resté [sic] sans réponse dans “Le Monde”, cette prose appelait sa réfutation dans Oumma. L’hégémonie idéologique du lobby est comme la suprématie militaire d’Israël: dès qu’on l’affronte, elle se lézarde.»

Rien ne vaut une réaction spontanée et «à chaud» pour clarifier les questions. L’ennemi principal est bien identifié, sans ambiguïté aucune. L’ennemi n’est pas là-bas, au Proche-Orient. Il est ici, il se terre parmi nous: c’est ce «lobby» dont «l’hégémonie idéologique» est vécue par M. Guigue comme une menace quasi physique. Outre l’extrême violence du ton, on est frappé par ce qu’il faut bien appeler – pour retourner à M. Guigue son propre compliment – la paranoïa qui se dégage de ces propos.

Face à une tribune mettant en cause le fonctionnement d’une instance onusienne où des États aux régimes obscurantistes et dictatoriaux imposent une conception adultérée des droits humains, M. Guigue répond en déplaçant le débat vers le cas d’Israël qui, nous l’avons dit, est presque totalement absent du texte. Et il y ajoute, comme s’il se sentait lui-même visé, une attaque ad hominem contre les auteurs, qualifiés par lui à trois reprises d’«intellectuels organiques» au service d’un fantasmatique «lobby pro-israélien».

Sous-préfet ou pas, devoir de réserve ou pas, les propos de M. Guigue témoignent d’une obsession pour le moins curieuse. Les responsables du ministère de l’intérieur ayant été informés de ces propos (suite, semble-t-il, à un «billet» diffusé le 18 mars sur la radio juive RCJ par Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef au «Monde»), ils en ont tiré les conclusions qui s’imposaient.

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Le 24 mars, suite à l’annonce de la sanction qui le frappe, l’AFP rapporte des propos de Bruno Guigue selon lesquels il fait «des analyses géopolitiques depuis dix ans», et ce «en dehors de ses fonctions». Pour ce qui est du rapport entre ses écrits et ses «fonctions», M. Guigue semble avoir une conception singulièrement fantaisiste du devoir de réserve qui s’impose à l’administration préfectorale. Par ailleurs, en fait d’«analyses géopolitiques», les écrits de M. Guigue révèlent une étrange obsession pour un sujet, un seul: les méfaits de l’État juif et du «lobby» qui lui est associé, des méfaits qui restent impunis grâce au soutien d’un Occident chrétien prisonnier de son sentiment de culpabilité envers les Juifs.

Ce discours obsessionnel, M. Guigue l’a développé dans des livres publiés aux Éditions de L’Harmattan, et il l’égrène depuis quelques années dans des chroniques publiées par le site islamique militant Oumma.com – celui-là même qui publia jadis les harangues de Tariq Ramadan contre les «intellectuels communautaires», juifs ou supposés tels. Dans ces chroniques, l’énoncé pro-palestinien, pro-islamique ou pro-islamiste sert de base à un discours monomaniaque qui aboutit immanquablement à la dénonciation des Israéliens et de leurs suppôts français.

Les chroniques de M. Guigue sur Oumma.com sont toutes suivies de la mention: «Diplômé de l’École normale supérieure et de l’ENA». L’intitulé «ancien élève» eût sans doute mieux convenu, mais laissons cela. L’important est que M. Guigue, s’il ne précise pas les fonctions qu’il occupe, tient à se présenter lui-même comme un grand commis de l’État – bien qu’à tout prendre son parcours professionnel, depuis sa sortie de l’ENA, ait été plutôt poussif.

Les lecteurs de Oumma.com ont reçu le message. Ils disent haut et fort leur plaisir de voir des préjugés «antisionistes», souvent catalogués comme primaires, entérinés par un représentant supposé des «élites» françaises. De fait, la prose de M. Guigue – qui balance, selon les périodes, entre la componction jésuitique et l’imprécation maurrassienne – est un ample manteau sous lequel se dissimulent des pulsions inavouables. Levons un coin de ce manteau.

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Le trait le plus frappant, dans la production de M. Guigue sur Oumma.com, est la place démesurée qu’y occupe Israël. Après tout, Oumma.com est ce qu’il est convenu d’appeler un site communautaire musulman. Ses lecteurs sont intéressés, a priori, par divers sujets. Et si M. Guigue dit qu’il se spécialise dans les «analyses géopolitiques», là aussi les sujets ne devraient pas lui manquer. Or il n’est pas un de ses articles, pas un seul (il en a publié dix-huit à ce jour), où il n’exprime sa hantise du complot israélien. Même dans un article consacré à la situation en Irak il trouve le moyen d’expliquer que Paul Wolfowitz opère «la jonction entre la droite fondamentaliste américaine et la droite nationaliste israélienne», ce qui fait de lui «l’homme clé de la stratégie du chaos au Moyen-Orient» [1].

Cette obsession apparaît déjà dans un article de M. Guigue publié en avril 1998 par la revue chrétienne «Études», sous un titre quelque peu bizarre: «Le complexe judéo-européen». Au terme d’une exposition longue, répétitive et confuse, l’auteur y livre «le véritable secret de la connivence qui unit les Européens à l’État d’Israël». Et ce secret tient en peu de mots: les Européens «s’imaginent» que cette connivence «les dédouane de leur responsabilité historique» envers les Juifs.

Après avoir dit sa compassion – dont nous n’avons pas de raisons de discuter, ici, la sincérité – pour les victimes de la Shoah, M. Guigue définit ce qu’il nomme «le complexe judéo-européen» en ces termes: «ce crime imprescriptible qui lui colle à la peau, l’Occident n’aspire qu’à s’en débarrasser».

Bref, il s’agit là de l’argument mille fois ressassé selon lequel les Palestiniens paieraient pour les crimes que les Européens ont commis envers les Juifs. L’argument n’est pas plus convaincant qu’il n’est original. Et l’on peut, avec non moins de vraisemblance, tenir un propos exactement inverse: la culpabilité irréfragable imputée à l’État d’Israël, par M. Guigue et ses amis, leur permet d’exonérer rétroactivement les auteurs des crimes contre le peuple juif, de sorte que leur antisionisme actuel ne serait qu’un moyen de se «débarrasser» de «ce crime imprescriptible» qui leur colle à la peau.

Quoi qu’il en soit, la «démonstration» de M. Guigue s’achève sur une note d’espoir: Israël s’abîme sous le poids de ses propres fautes, et «il doit désormais son existence beaucoup plus à l’influence du lobby juif américain qu’à son pouvoir d’enchantement». Apparemment fort heureux de sa découverte, M. Guigue développe une thèse identique dans un livre qu’il fait paraître la même année [2].

En 2006, M. Guigue publie dans Oumma.com un article sur «l’aveuglement occidental» (envers Israël, s’entend), où il explique que «le Vieux Continent» est «paralysé par son complexe freudien à l’égard d’Israël» [3]. Le retour à cet étrange mot de «complexe», huit ans après l’article d’«Études», témoigne d’une remarquable continuité dans l’esprit de M. Guigue. Et l’on ne peut s’empêcher de méditer sur l’adjectif encore plus incongru qui l’accompagne: «freudien». De quel Freud s’agit-il là? De quelle filiation, réelle ou symbolique, M. Guigue veut-il s’affranchir, et quelle est la cause profonde de la violence qui traverse ses écrits?

Entre-temps, en 2003, M. Guigue a publié un nouveau livre sur le conflit israélo-arabe [4]. Un livre où, pour reprendre les termes d’Yves Chevalier dans la revue de l’Amitié judéo-chrétienne, il procède, «sous prétexte de dénoncer les “mythes pro-israéliens”, à la transformation des “mythes pro-palestiniens” en vérités authentiques». Ce que le professeur Chevalier appelle «un manichéisme inacceptable» est une démarche qui, on le voit, n’a cessé d’animer M. Guigue.

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Revenons à l’année 2006. Cette année-là, M. Guigue publie un nouvel article dans la revue chrétienne «Études». Consacré à la question de «l’ethnicité», alors placée au premier plan de l’actualité par la publication du manifeste des «Indigènes de la République», cet article – d’une meilleure facture que le précédent – ne devrait pas, en principe, avoir trait aux Juifs. Et pourtant.

M. Guigue juge nécessaire de revenir dans son article [5] sur la polémique qui a opposé l’auteur musulman Tariq Ramadan à des intellectuels (Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, Bernard Kouchner, André Glucksman, Bernard-Henri Lévy) que ce dernier croyait être, non seulement tous juifs, mais tous animés d’un désir incoercible de défendre les intérêts de leur «communauté» et d’Israël. Rappelant que «M. Tariq Ramadan a ainsi qualifié de “communautaires” un certain nombre d’intellectuels français», M. Guigue prend parti dans la querelle en soulignant l’«asymétrie objective» entre M. Ramadan et les personnes qu’il a attaquées. 

Et voici en quoi consiste cette asymétrie: «il est, lui, un intellectuel ouvertement communautaire, alors que ses adversaires le sont aussi pour beaucoup, mais honteusement». D’où ce jugement sans appel de M. Guigue contre ceux qu’il appelle «les détracteurs» de M. Ramadan: «En cédant à l’invective, ils ont trahi leur faiblesse sur le fond, d’ailleurs non dépourvue de duplicité».

Pour faire bonne mesure, M. Guigue évoque dans ce même article «un autre épisode significatif», «l’affaire Dieudonné», ainsi résumée: «L’humoriste franco-camerounais ayant caricaturé la figure du colon juif en Palestine, l’accusation d’antisémitisme a fusé aussitôt et M. Dieudonné s’est vu interdire de spectacle». Il n’est pas difficile de voir où, une fois encore, vont les sympathies – et les antipathies – de M. Guigue.

À peu près au même moment – nous sommes en mai 2006 –, M. Guigue publie sur Oumma.com un article où il fait l’éloge de la lettre que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad vient d’adresser au président américain George Bush [6]. Voici comment, d’entrée de jeu, M. Guigue parle du négationnisme de Mahmoud Ahmadinejad:

«Entre autres sujets, Mahmoud Ahmadinejad y évoque le génocide hitlérien et pose une question: “Admettons que cet événement soit avéré, doit-il logiquement se traduire par l’instauration de l’État d’Israël au Moyen-Orient?” Horreur! Sainte indignation! “Après cela peut-on imaginer Washington plus disposé demain qu’hier à entrer dans des pourparlers directs avec la République islamiste?”, s’interroge gravement l’éditorialiste du quotidien du soir. Comme si la lettre du numéro un iranien se résumait à ce propos d’une ligne, devenu pour la circonstance son principal message.

Présentée comme un casus belli, cette question est pourtant celle que se posent le monde arabe et le monde musulman depuis un demi-siècle. Faut-il la bannir de nos cerveaux sous prétexte que la réponse est dérangeante pour l’Occident? Faut-il l’invalider a priori, sans autre forme de procès, comme politiquement incorrecte?»


Après cette défense virulente bien qu’embarrassée du négationnisme iranien, vient un dithyrambe où sont vantées les vertus de la missive présidentielle:

«Mahmoud Ahmadinejad y parle des valeurs humanistes dont se prévaut l’Occident et en souligne la proximité avec celles dont se réclame la tradition musulmane. Il brosse un tableau saisissant de vérité du monde contemporain.»

Tout à son admiration pour le président iranien, M. Guigue offre à ses lecteurs un échantillon de la prose présidentielle, avec cette brève introduction digne d’une anthologie:

«On ne résistera pas au désir de citer quelques questions d’une rare pertinence.»

M. Guigue reproduit ensuite quelques platitudes extraites de la lettre de Mahmoud Ahmadinejad à George Bush, dans le style propre au président iranien.

M. Guigue ne réserve pas son enthousiasme au seul régime iranien. Le régime syrien – allié, il est vrai, du précédent – a droit lui aussi à ses éloges. Dans un article intitulé «Irréductible Syrie» [7], M. Guigue explique aux lecteurs d’Oumma.com que

«la Syrie demeure aujourd’hui le seul pays arabe qui soit resté debout. Mieux encore, elle a cristallisé autour d’elle un arc de la résistance à l’hégémonie américano-israélienne: Hamas-Hezbollah-Damas-Téhéran. Auréolé en 2006 d’une double victoire, politique avec le Hamas et militaire avec le Hezbollah, cet arc de la résistance est le cauchemar des néoconservateurs américains. Son centre névralgique est l’irréductible Syrie: c’est à Damas que les dirigeants du Hamas échappent aux missiles israéliens, et que le Hezbollah trouve son principal appui régional; c’est à Damas que bat encore le cœur d’un monde arabe en lutte contre ceux qui veulent lui imposer leur domination.»

En décembre 2006, Mahmoud Ahmadinejad reçoit à Téhéran une conférence consacrée à la négation de la Shoah. Comment M. Guigue – qui, nous l’avons dit, a d’autant plus affirmé sa sympathie aux victimes de la Shoah que cette tragédie est la cause, selon lui, du parti pris pro-israélien de l’Occident chrétien – se tirera-t-il d’affaire? Sa réponse, dans un article d’Oumma.com, est significative [8].

«La conférence sur le génocide hitlérien organisée par Téhéran a provoqué, comme il fallait s’y attendre, une avalanche de protestations indignées. Opération médiatique, cette initiative provocatrice visait, de toute évidence, à orchestrer une surenchère symbolique. Dans l’affrontement verbal avec l’Occident, le régime iranien s’en est pris à l’un de ses principaux tabous. Et après la crise des caricatures, il a infligé aux Occidentaux les rigueurs de la loi du talion: “vous insultez ce qu’il y a de plus sacré pour nous, alors ne vous étonnez pas si nous faisons de même”».

Pour M. Guigue, le problème principal n’est pas le négationnisme mais le fait que «la mémoire de la Shoah est devenue, entre les mains d’Israël et de ses alliés, une arme redoutable d’intimidation massive». D’où cette affirmation lourde de sens:

«Peu importe si le génocide hitlérien a eu lieu sous la forme accréditée par l’histoire officielle. Mais l’événement a fourni une puissante justification morale à l’entreprise sioniste.»

Qu’on relise bien ce passage. Il n’y a pas de guillemets. Il ne s’agit pas d’une citation. C’est M. Guigue qui parle: «Peu importe si le génocide hitlérien a eu lieu sous la forme accréditée par l’histoire officielle». M. Guigue a beau se démarquer de M. Faurisson, il parle exactement comme lui.

Il était «absurde» – concède cependant M. Guigue, qui ne veut pas être confondu avec la secte négationniste – «de convoquer un Robert Faurisson à l’appui de cette analyse». Bref, M. Ahmadinejad aurait dû faire du faurissonnisme sans Faurisson.

Cependant, la présence des négationnistes à Téhéran n’est qu’un élément accessoire:

«Habilement soulignée par les médias dominants, cette ambiguïté de la conférence iranienne n’en épuise pas la signification. Mais il est clair que la cause palestinienne n’a rien à y gagner. Cette confusion des genres n’affecte guère sa légitimité, mais elle en brouille singulièrement le message. En un mot, il n’est nul besoin d’accréditer la thèse négationniste pour saper la légitimité d’un État qui drape son propre fascisme dans la tenue rayée des déportés.»

Finalement, entre les négationnistes assemblés à Téhéran et les personnes qui, en France ou ailleurs, se sont émues de la tenue de cette conférence, vers qui vont les sympathies de M. Guigue? La réponse est sans équivoque. C’est aux dénonciateurs de l’antisémitisme que s’en prend le chroniqueur d’Oumma.com:

«Grand prêtre de cette nouvelle inquisition, Alain Finkielkraut les voit partout, ces antisémites, il les traque sans relâche, il les bombarde d’anathèmes. À l’instar de BHL, il amasse les royalties d’une notoriété exclusivement fondée sur cette paranoïa auto-entretenue à coups de truismes pontifiants.»

D’où cette conclusion, elle aussi lourde de sens:

«La jactance des pourfendeurs de l’antisémitisme est un discours obsessionnel qui a pour seule fonction, de toute évidence, le déni de la réalité.»

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Le 26 mars 2007, M. Guigue tourne ses regards vers une autre région du monde: le Darfour. Mais les ennemis habituels ne sont jamais très loin. Dans un article d’Oumma.com, M. Guigue souligne que «la cause du Darfour» est «coincée entre les associations juives américaines et les intellectuels organiques hexagonaux» [9]. La référence aux «intellectuels organiques» (expression que l’on retrouvera dans l’article du 13 mars 2008, et dont la proximité avec «les associations juives américaines» ne laisse aucune place au doute) suffit apparemment à déconsidérer cette cause. Pour qui en douterait, M. Guigue enfonce le clou, dans une réponse à un intervenant postée le jour même sur le forum d’Oumma.com, suite à son article:

«L’interprétation dominante du conflit, largement erronée, vise à légitimer une intervention occidentale en la parant de vertus humanitaires. Comme par hasard, les lobbies pro-israéliens en sont les maîtres d’œuvre.»

Le lendemain, le 27 mars donc, le quotidien «Libération» publie dans sa rubrique «Rebonds» une tribune de M. Guigue consacrée au même sujet. Là aussi, il s’en prend aux «faux amis» des populations du Darfour [10]. Dénonçant «un mouvement d’opinion médiatiquement orchestré» en faveur du Darfour, il souligne que «l’accusation de “génocide”» est «orchestrée par les médias américains», avec en toile de fond «les imprécations antisoudanaises des lobbies pro-israéliens».

Sur le site Internet de «Libération», comme sur Oumma.com, il y a un forum des lecteurs. Et, là aussi, la spontanéité de l’écriture permet de libérer le discours. Répondant aux nombreux lecteurs qui ont été indignés par son article, M. Guigue souligne «qu’il est frappant de voir le rôle déterminant des milieux pro-israéliens dans la campagne antisoudanaise». Il s’en prend à «la récupération éhontée de la souffrance darfourie par les chantres du néoconservatisme américain et les admirateurs éperdus de Tsahal», une «récupération» qui est selon lui une «frauduleuse OPA sur le malheur des autres» [11].

On n’est jamais aussi bien trahi que par son vocabulaire. Nous avons lu dans un précédent article de M. Guigue, dont le sujet était la conférence négationniste de Téhéran, qu’Alain Finkielkraut, à l’instar de Bernard-Henri Lévy, «amasse les royalties» d’une notoriété «exclusivement fondée» sur la lutte contre l’antisémitisme. Outre le caractère grotesque de l’accusation, on ne peut qu’être frappé par la «financiarisation» du discours – un procédé qui, s’agissant des Juifs, est rarement innocent. Après les «royalties», voici donc l’«OPA». Le style, c’est l’homme.



NOTES

1. «Irak: american Chaos», Oumma.com, 20 mars 2006. M. Guigue montre, au passage qu’il ne sait rien des opinions de Paul Wolfowitz sur le conflit israélo-arabe, qui sont éloignées de celles de «la droite nationaliste israélienne». On dira, à la décharge de M. Guigue, qu’il n’est pas seul dans ce cas.
2. «Aux origines du conflit israélo-arabe. L’invisible remords de l’Occident», L’Harmattan, 1998.
3. «Moyen-Orient: les deux sources de l’aveuglement occidental», Oumma.com, 18 avril 2006.
4. «La guerre des mots», L’Harmattan, 2003. La citation du professeur Yves Chevalier est extraite de la recension qu’il a faite de ce livre dans le mensuel de l’Amitié judéo-chrétienne de France, «Sens» (2004/6). Le texte de cette recension (avec les textes des recensions de deux autres livres de M. Guigue, par le même auteur dans la même revue) a été mis en ligne le 22 mars 2008, par Menahem Macina, sur le site upjf.org.
5. «La République au défi de l’ethnicité», «Études», avril 2006.
6. «La lettre persane de Mahmoud Ahmadinejad», Oumma.com, 23 mai 2006.
7. «Irréductible Syrie», Oumma.com, 11 décembre 2006.
8. «La conférence de Téhéran et les Faurisson pro-israéliens», Oumma.com, 20 décembre 2006.
9. «Le Darfour et ses faux amis», Oumma.com, 26 mars 2007.
10. «Darfouris, attention aux “faux amis”», «Libération», 27 mars 2007.
11. Liberation.com, 27 et 28 mars 2007.


Sur Sabra et Chatila, les fausses accusations du «Monde diplomatique»


Les prétendues «responsabilités israéliennes» dans le massacre de Sabra et Chatila

Une enquête de la rédaction de «L’Arche»


Voici un bref résumé de cet article
(l’article dans son intégralité est reproduit à la suite)


Entre le jeudi 16 septembre 1982 et le samedi 18 septembre 1982, des membres des Phalanges chrétiennes libanaises massacrèrent des Palestiniens et des Libanais musulmans dans les quartiers de Sabra et Chatila, à Beyrouth. Les Phalangistes entendaient se venger ainsi de l’assassinat de leur chef, Bachir Gemayel, qui venait d’être élu président du Liban. Le massacre de Sabra et Chatila (les estimations du nombre des victimes varient, selon les sources, entre 800 et 3000 morts) s’inscrivait dans le cadre d’une guerre civile libanaise qui, en quinze années de combats, fit environ 150 000 morts, des atrocités étant commises par toutes les parties.

Très vite, toutes les informations – de source israélienne, libanaise ou palestinienne – indiquèrent que le responsable du massacre était l’officier phalangiste Élie Hobeika. Mais ce dernier ne fut jamais inquiété. Au contraire: entré en politique dans la mouvance pro-syrienne, Élie Hobeika fut par la suite élu au Parlement libanais, et devint ministre dans un gouvernement dirigé par Rafic Hariri.

Si les auteurs du massacre étaient clairement identifiés, une question se posait quant au comportement de l’armée israélienne. En effet, l’armée israélienne, qui était entrée au Liban trois mois auparavant, contrôlait Beyrouth-Ouest au moment du massacre. L’affaire suscita donc une vive émotion en Israël. Le gouvernement israélien dut créer une commission d’enquête publique dont les membres étaient, conformément à la loi, nommés par le président de la Cour suprême. La commission Kahane remit le 8 février 1983 un rapport, long et détaillé, qui décrivait les événements de septembre 1982.

Sur le massacre lui-même, le rapport est sans ambiguïté: il a été commis par les Phalangistes, et eux seuls. «Nous n’avons aucun doute sur le fait qu’il n’y a pas eu de complot ni de conspiration entre qui que ce soit de la direction civile d’Israël, ou de la direction de Tsahal, et les Phalangistes.» Cependant, la commission Kahane ne s’en tient pas là. Elle introduit dans le débat un concept de «responsabilité indirecte», qui est plus moral que juridique. Et elle met en cause des dirigeants israéliens (parmi lesquels le ministre de la défense Ariel Sharon, qui devra quitter ses fonctions) dont la faute est de n’avoir pas prévu ce qui résulterait de l’entrée des Phalangistes dans Sabra et Chatila, ou de n’avoir pas eu suffisamment de présence d’esprit, lorsque les premières rumeurs sur le massacre commencèrent à circuler, pour ordonner à Tsahal d’intervenir à Sabra et Chatila et d’en faire sortir les Phalangistes.

Vingt ans après les faits, en septembre 2002, le mensuel «Le Monde diplomatique» publie un article signé Pierre Péan, intitulé «Sabra et Chatila, retour sur un massacre». Cet article, qui se présente comme une «enquête» sur les circonstances du massacre et ses instigateurs, défend explicitement la thèse selon laquelle le massacre a été ordonné par les Israéliens, qui auraient même pris part à son exécution. On y lit notamment : «Amir Oren, à partir de documents officiels, a, dans “Davar” du 1er juillet 1994, affirmé que les massacres faisaient partie d’un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Bachir Gemayel, qui utilisèrent les services secrets israéliens, dirigés alors par Abraham Shalom, qui avait reçu l’ordre d’exterminer tous les terroristes. Les milices libanaises n’étaient rien moins que des agents dans la ligne de commandement qui conduisait, via les services, aux autorités israéliennes.»

Alain Gresh, qui est à l’époque de la parution de l’article de Pierre Péan le rédacteur en chef du «Monde diplomatique», et Dominique Vidal, qui est alors rédacteur en chef adjoint, reprendront à leur compte les affirmations de M. Péan dans un livre, «Les 100 clés du Proche-Orient», qui sera ensuite traduit et réédité. La légende d’une machination israélienne visant à organiser un massacre de civils a été ainsi largement diffusée, y compris en France où elle fait partie d’un discours diabolisant qui vise les Israéliens et les Juifs en général.

Or nous avons consulté l’original de l’article de «Davar» qui a été «cité» par Pierre Péan et, après lui, par Alain Gresh et Dominique Vidal. À la lecture, aucun doute n’est possible: non seulement cet article ne dit pas ce que les trois journalistes français lui font dire, mais il dit exactement le contraire. Interrogé à ce sujet par «L’Arche», Amir Oren déclare: «La citation de moi faite par Péan est fausse. Et s’il a fait cela délibérément, c’est un menteur. Je n’ai jamais écrit les mots que Péan m’attribue.»

Cette falsification n’est pas la seule. L’article contient d’autres éléments qui, ainsi qu’il ressort de l’enquête de «L’Arche», sont matériellement faux et contribuent à induire le public en erreur.

Cependant, l’article de septembre 2002 est toujours en ligne sur le site internet du «Monde diplomatique». Le «Monde diplomatique» a également décidé de mettre en permanence à la disposition du public, dans le cadre des «Documents» présentés gratuitement sur son site internet, le chapitre du livre «Les 100 clés du Proche-Orient» intitulé «Sabra et Chatila (massacres de)», contenant la longue citation de Pierre Péan, avec en complément un «lien» dirigeant le lecteur vers l’article de Pierre Péan.

Cette insistance sur la légende d’une machination israélienne ayant directement causé le massacre de Sabra et Chatila appelle plusieurs questions. D’où Pierre Péan tenait-il ses (fausses) «informations» sur le contenu de l’article d’Amir Oren? Qui lui avait communiqué ces données, et dans quelle intention? Pourquoi Pierre Péan n’a-t-il pas vérifié la véracité de ces données? Pourquoi la rédaction du «Monde diplomatique» a-t-elle publié cet article, sans rien vérifier elle-même? Et pourquoi MM. Gresh et Vidal se sont-ils obstinés, des années plus tard, à reproduire ces accusations infondées qu’ils avaient diffusées dans leur journal?

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Nous reproduisons ci-dessous l'intégralité de l'article, avec ses annexes.




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Extrait de L’Arche n°595-596 (décembre 2007-janvier 2008)
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En septembre 1982, le monde découvrit avec horreur que des civils, en partie libanais et en partie palestiniens, avaient été massacrés dans deux quartiers périphériques de Beyrouth-Ouest connus sous les noms de Sabra et Chatila. Les premières images transmises par les médias témoignaient d’une épouvantable tuerie: cadavres gisant dans les rues, corps dépecés. L’estimation du nombre des victimes variait, selon les sources, de 800 à 3 000.

Le Liban était alors plongé depuis sept ans dans une guerre civile qui, à cette date, avait fait quelque 100 000 morts et dont le bilan total, sur quinze années de combats, sera évalué à 150 000 morts. Cette guerre civile, mettant aux prises de nombreux groupes parmi lesquels des Chrétiens maronites, des Musulmans sunnites et chiites, des Druzes, des miliciens pro-syriens et des Palestiniens de diverses obédiences, avait été marquée dès l’origine par des atrocités en grand nombre. Les noms de Sabra et Chatila s’inscrivaient dans une liste déjà longue de localités libanaises qui avaient été le théâtre d’affrontements meurtriers, dont le massacre de Chrétiens par des Palestiniens à Damour, en janvier 1976, et le massacre de Palestiniens par des Chrétiens à Tel El-Zaatar, en août 1976.

Les auteurs du massacre de Sabra et Chatila étaient des membres des Phalanges, une organisation chrétienne libanaise, qui entendaient venger ainsi l’assassinat de leur chef, Bachir Gemayel, lequel venait d’être élu président de la République. Une affaire intérieure libanaise, donc. Mais, au même moment, l’armée israélienne, qui était entrée au Liban trois mois auparavant, avait pris le contrôle de Beyrouth-Ouest. Un doigt accusateur fut donc pointé vers Israël.

Très vite, toutes les informations – de source israélienne, libanaise ou palestinienne – indiquèrent que le responsable du massacre était l’officier phalangiste Élie Hobeika. Mais ce dernier ne fut jamais inquiété. Au contraire: entré en politique dans la mouvance pro-syrienne, Élie Hobeika fut élu au Parlement libanais, et devint ministre dans un gouvernement dirigé par Rafic Hariri. Aucune des personnes qui défendaient la mémoire des victimes de Sabra et Chatila n’osa lui demander des comptes. Seuls les Israéliens furent mis sur la sellette. Et lorsque Élie Hobeika déclara publiquement son intention de dire «sa vérité» sur les événements de Sabra et Chatila, il fut opportunément victime d’un attentat à la bombe.

Une commission d’enquête libanaise avait été créée, au lendemain des événements, par Amine Gemayel, le chef phalangiste élu président de la République après l’assassinat de son frère. Dirigée par Assad Germanos, le procureur du tribunal des forces armées du Liban, cette commission publia en juin 1983 un rapport qui ne désignait pas de coupables mais… lavait les Phalangistes de toute responsabilité. Plus tard, un avocat libanais, Chebli Mallat, parlant au nom des «victimes du massacre de Sabra et Chatila», lança une action contre Ariel Sharon devant la justice belge, mais négligea lui aussi de poursuivre les auteurs libanais du massacre. En un mot, on s’est accordé pour rechercher les coupables non pas là où ils se trouvaient, mais là où on avait par avance décidé de les chercher.

Un texte fondateur

Le massacre de Sabra et Chatila, au-delà de ce qu’il avait d’horrible pour les victimes et leurs proches, devait jouer un rôle majeur à plusieurs titres. Il eut une influence directe sur la vie politique israélienne, entraînant notamment l’éviction d’Ariel Sharon du ministère de la défense. Au plan international, il joua un rôle central dans les attaques visant Ariel Sharon (désormais présenté par la propagande antisioniste comme le «boucher de Sabra et Chatila») mais aussi les Israéliens dans leur ensemble. Enfin, il permit à de nombreuses personnes de cristalliser leurs fantasmes – depuis Jean Genet qui, comme Eric Marty l’a montré, projeta ses pulsions antisémites dans son texte Quatre heures à Chatila, jusqu’à une multitude d’agitateurs chez qui le thème du Juif massacreur de femmes et d’enfants a ravivé des mythes séculaires. En ce sens, un quart de siècle après les faits, «Sabra et Chatila» est toujours parmi nous.

Ce que le grand public sait – ou croit savoir – du massacre de Sabra et Chatila est largement alimenté par une production journalistique ultérieure. Et, dans cette production, un texte joue un rôle crucial. Il s’agit d’un article publié, vingt ans après l’événement, dans le mensuel Le Monde diplomatique, sous la signature de Pierre Péan. Cet article, qui se présente comme une «enquête» sur les circonstances du massacre et ses instigateurs, défend explicitement la thèse selon laquelle le massacre a été ordonné par les Israéliens, qui auraient même pris part à son exécution.

L’article de Pierre Péan dans Le Monde diplomatique, complété dans le même numéro par un deuxième article, toujours de Pierre Péan, annonçant «de nouvelles pièces au dossier d’accusation» [voir l’encadré «Les “révélations” d’Alain Ménargues»], est un texte fondateur, une matrice à partir de laquelle seront produites d’autres variantes sur le même thème. Ainsi, un passage central de ce texte figure dans un livre de vulgarisation, Les 100 clés du Proche-Orient, rédigé par deux membres de la rédaction du Monde diplomatique. Dans la dernière édition de ce livre, qui date de 2006, la citation de l’article de Pierre Péan occupe une page entière, soit le tiers de l’entrée consacrée à Sabra et Chatila. La citation de Péan est précédée d’une introduction catégorique: «Vingt ans après, on en sait plus sur les massacres de Sabra et Chatila» et s’achève sur ce jugement définitif, emprunté à l’Américain Morris Draper [sur les motivations de ce dernier, voir l’encadré «L’étrange “témoignage” de Morris Draper»]: «Il ne fait aucun doute que Sharon est responsable [des massacres]; c’est le cas même si d’autres Israéliens doivent partager cette responsabilité.»

Ainsi, pour la fraction – non négligeable – du grand public qui considère Le Monde diplomatique comme «un journal de référence», aucun doute n’est possible. Sabra et Chatila est un crime signé, et la signature est exclusivement israélienne. Il ne s’agit pas là d’une accusation portée dans l’émotion du moment, mais d’un jugement prononcé à tête reposée, censé s’appuyer sur des informations nouvelles («Vingt ans après, on en sait plus») et réitéré dans un livre daté de 2006. Qui oserait le contester? Certainement pas les nombreuses personnes, en France ou à l’étranger, dont la culture internationale repose largement sur la lecture du Monde diplomatique et de ses dérivés.

Le jugement ainsi formulé est lourd de conséquences. Imputer un tel crime aux Israéliens (et de manière quasiment indifférenciée: selon la citation de Draper mise en exergue dans l’article puis dans le livre, la responsabilité est partagée entre «Sharon» et «d’autres Israéliens» non désignés), c’est alimenter un discours de la haine dont les effets dans le monde arabo-musulman, et aussi dans des pays comme la France, sont plus sensibles que jamais. Or, comme nous le verrons dans la suite, cette imputation repose sur un faux témoignage dont le véritable auteur demeure mystérieux mais dont les diffuseurs persistent et signent.

Septembre 1982

Avant d’examiner plus en détail l’article de Pierre Péan, revenons sur les circonstances du drame.

Au moment du massacre de Sabra et Chatila (Le Monde diplomatique écrit «les massacres», comme si un pluriel non justifié ajoutait à la gravité de la chose), l’armée israélienne se trouvait au Liban depuis un peu plus de trois mois. L’intervention israélienne, qui avait commencé le 6 juin 1982, avait pour objet, selon les premières déclarations du chef du gouvernement Menahem Begin, d’éliminer l’infrastructure militaire palestinienne au Liban-Sud, qui menaçait le nord d’Israël. Mais, très vite, la nature de l’opération avait évolué – en grande partie sous l’influence du ministre de la défense, Ariel Sharon, qui, en créant sur le terrain des faits accomplis, était parvenu à imposer ses choix politiques à Begin et aux autres ministres.

Remontant vers le nord du Liban, au-delà de la limite de 40 kilomètres qui lui avait été assignée dans la décision initiale du gouvernement, Tsahal fit la jonction avec les Forces libanaises, une milice chrétienne dominée par les Phalangistes [Kataëb: formation politique libanaise fondée et dirigée par la famille Gemayel]. Le 25 juillet 1982, les quartiers musulmans de Beyrouth-Ouest était entièrement encerclés.

L’objectif attribué à Ariel Sharon – susciter, conjointement avec ses alliés chrétiens libanais, la création d’un «nouveau Liban» affranchi des éléments armés étrangers, qu’ils fussent palestiniens ou syriens – semblait sur le point d’être atteint. Le 23 août, le dirigeant phalangiste Bachir Gemayel fut élu à la présidence du Liban; son entrée en fonctions était prévue pour le 23 septembre. Dans les derniers jours du mois d’août, une force multinationale arriva à Beyrouth, et les forces palestiniennes et syriennes se retirèrent de la ville. Des informations de diverses sources indiquèrent que ce retrait n’avait pas été total et que des combattants étaient demeurés sur place; mais ce devait être, s’accordait-on à penser, l’affaire des autorités libanaises.

Le 14 septembre, cependant, tout bascula: Bachir Gemayel fut tué dans un attentat vraisemblablement commandité par des agents syriens. Les responsables israéliens – principalement Ariel Sharon et Raphaël Eytan, le commandant en chef de Tsahal – prirent d’urgence quelques mesures conservatoires, en espérant manifestement que la situation s’éclaircirait dans les jours à venir. Leur capacité d’initiative politique était d’autant plus réduite que tous les Israéliens se préparaient alors aux fêtes du Nouvel an juif, qui commençaient le samedi 18 septembre. C’est à l’intérieur de ce bref laps de temps, entre le 16 septembre au soir et le 18 septembre au matin, que se produisit le massacre de Sabra et Chatila.

Ce massacre, nous l’avons dit, suscita une émotion énorme. Dans le monde et, peut-être surtout, en Israël. Les auteurs du crime, on le savait déjà, étaient des membres des Forces libanaises. Mais comment cela avait-il été possible, alors que Tsahal était dans Beyrouth? Une importante partie de l’opinion publique israélienne exigeait des réponses. Des centaines de milliers de citoyens sortirent dans la rue, formant ce qui restera dans les annales comme la plus grande manifestation politique jamais organisée en Israël.

Cette mobilisation, due à l’initiative de La Paix Maintenant [Shalom Akhshav: mouvement fondé en 1978 par des officiers de réserve de Tsahal], visait la politique gouvernementale dans son ensemble autant que les développements récents. Dénonçant la conduite de la guerre par Ariel Sharon, les manifestants voyaient dans le massacre de Sabra et Chatila la conséquence tragique d’une politique visant à modifier l’ordre des choses au Liban – mais certainement pas un acte délibéré qui aurait été initié par cette armée israélienne dont beaucoup de protestataires étaient des soldats et des officiers.

Le 28 septembre 1982, le gouvernement d’Israël céda à la pression et annonça la création d’une commission d’enquête publique sur le massacre de Sabra et Chatila. Aux termes de la loi israélienne, une telle commission est nommée par le président de la Cour suprême. Totalement indépendante du pouvoir politique, elle jouit de prérogatives analogues à celles d’un tribunal et a la capacité d’entendre tous les témoignages qui lui semblent nécessaires à la découverte de la vérité. Elle peut aussi se prononcer sur les responsabilités des individus mis en cause, et sur les sanctions qui doivent leur être appliquées.

La commission d’enquête sur le massacre de Sabra et Chatila était composée de trois personnes: le président de la Cour suprême lui-même, le juge Itzhak Kahane; le professeur Aharon Barak, à l’époque juge à la Cour suprême et par la suite président de la Cour suprême; et le général de réserve Yona Efrat. Ils étaient assistés par une équipe de juristes de haut niveau.

La commission Kahane remit le 8 février 1983 un rapport, long et détaillé, qui décrivait les événements de septembre 1982. Le «récit des événements» ci-dessous est un résumé de ce rapport.

Le récit des événements

On l’a vu: la date décisive est le mardi 14 septembre. La mort de Bachir Gemayel, ce jour-là, remettait en question l’équilibre des forces. Craignant une perte de contrôle, les dirigeants israéliens décidèrent que Tsahal devait entrer dans Beyrouth-Ouest. Cependant, il fut stipulé que Tsahal ne pénétrerait pas dans les quartiers à dominante palestinienne, où des combattants armés étaient encore implantés: ce devait être la responsabilité des seuls Libanais. La règle s’appliquait notamment aux «camps de Sabra et Chatila» [NDLR: cette expression pèche par excès de généralité, au regard de l’histoire des deux quartiers et de leur population au moment des événements; mais elle est consacrée par l’usage].

Tsahal établit un poste de commandement sur le toit d’un immeuble avoisinant. À partir du mercredi 15 septembre, des tirs nourris furent dirigés, depuis l’intérieur des «camps» de Sabra et Chatila, contre le poste de commandement et contre une unité de Tsahal stationnée dans les environs, faisant un mort et plusieurs blessés. Les Israéliens ripostèrent, mais ne quittèrent pas leurs positions.

Le 15 septembre toujours, Ariel Sharon effectua une visite au poste de commandement, où il rencontra Raphaël Eytan. Au cours de cette réunion, il fut précisé, entre autres choses, que les Forces libanaises pénétreraient dans Sabra et Chatila pour neutraliser les combattants qui s’y trouvaient encore. L’après-midi du 15 septembre, Sharon rentra en Israël; Eytan fit de même le lendemain.

Le jeudi 16 septembre eut lieu une première réunion de coordination entre Tsahal et les Forces libanaises. Le général Amos Yaron, commandant des forces israéliennes dans la région, rappela à ses interlocuteurs que l’objectif était de faire cesser les attaques menées à partir de Sabra et Chatila, mais qu’aucun tort ne devait être causé aux populations civiles. Les participants convinrent de l’entrée dans Sabra et Chatila de 150 combattants chrétiens, appartenant à une unité commandée par le chef phalangiste Élie Hobeika. Ce dernier se trouvait sur le toit du poste de commandement de Tsahal, d’où il donnait des ordres à ses hommes par un téléphone de campagne.

L’opération débuta ce même 16 septembre, à 18 heures. À partir de ce moment, les Israéliens n’avaient plus aucune information directe sur ce qui se passait à l’intérieur de Sabra et Chatila. Peu après, des militaires israéliens surprirent, sur le téléphone des Phalangistes, des conversations qui éveillèrent leur suspicion. Le général Yaron, informé, prit Hobeika à part et lui parla en tête-à-tête durant cinq minutes. (Le général israélien devait expliquer par la suite, devant la commission Kahane, qu’il avait sévèrement averti Hobeika, ainsi que les autres officiers des Forces libanaises, de ne pas faire de mal aux civils, et que ses interlocuteurs l’avaient assuré que des ordres avaient été donnés dans ce sens.)

En fait, le massacre avait déjà commencé, mais personne ne le savait à l’extérieur – sauf les officiers phalangistes, qui suivaient les opérations sur leur téléphone de campagne. Au cours de la nuit, les Phalangistes opérant à l’intérieur de Sabra et Chatila demandèrent à l’armée israélienne de tirer des fusées éclairantes pour faciliter leur progression. Cela leur fut en partie accordé. Les Israéliens croyaient toujours avoir affaire à des affrontements entre miliciens, et non à un massacre.

Au matin du vendredi 17 septembre, les officiers israéliens présents au poste de commandement apprirent par l’officier de liaison phalangiste que des meurtres avaient été commis, qu’il y avait été mis bon ordre, et que ces exactions avaient cessé. Au cours de la matinée de ce 17 septembre, le chef des services de renseignements de Tsahal reçut une information parlant de 300 morts à Sabra et Chatila. Cependant, aucune confirmation n’ayant pu être obtenue, l’information ne fut pas transmise plus avant.

Des rumeurs commençaient pourtant à circuler. Le journaliste Zeev Schiff, du quotidien Haaretz, entendit dire qu’il y avait eu un massacre. Il alerta le ministre adjoint de la défense, Mordehaï Tsipori, qui s’adressa à son tour au ministre des affaires étrangères Itzhak Shamir. Mais tout cela semblait trop vague pour justifier une intervention militaire israélienne.

Pendant ce temps, à Beyrouth, le commandant de la région nord de Tsahal, le général Amir Drori, rencontrait le commandant en chef de l’armée régulière libanaise. Il tenta de le convaincre que l’armée libanaise devait entrer dans les camps. «Vous savez ce que les Libanais sont capables de se faire les uns aux autres», dit Drori. «C’est important, vous devriez agir maintenant.» La réponse libanaise fut négative.

Dans la journée du vendredi 17 septembre, des militaires israéliens positionnés à proximité de Sabra et Chatila furent témoins d’actes de brutalité et de meurtres commis par des Phalangistes sur des civils. Mais leur compte rendu arriva trop tard. Dans l’après-midi, le commandant en chef de Tsahal, le général Eytan, rencontrait des officiers phalangistes qui l’informèrent que l’opération était achevée et qu’ils quitteraient les lieux le lendemain à cinq heures du matin.

Au matin du samedi 18 septembre, les Phalangistes étaient toujours dans Sabra et Chatila. Le général Yaron exigea alors du chef des Phalangistes qu’il retire ses hommes immédiatement. Les Phalangistes obéirent, et les derniers d’entre eux partirent à huit heures du matin.

Par haut-parleur, l’armée israélienne appela les habitants à sortir de leurs maisons. Ils furent rassemblés dans un stade voisin, où ils reçurent à boire et à manger. On découvrit alors que les Phalangistes avaient tué, outre des combattants, des civils en grand nombre.

Des employés de la Croix-Rouge et des journalistes arrivèrent sur place, et informèrent le monde entier. Le premier ministre israélien Menahem Begin apprit tout cela à l’issue du shabbat, en écoutant la BBC. Il alerta aussitôt Ariel Sharon et Raphaël Eytan, qui lui dirent qu’il y avait effectivement eu des atrocités, mais que celles-ci avaient cessé et que les Phalangistes avaient été contraints à se retirer.

Selon les services de renseignements de Tsahal, le nombre des civils tués à Sabra et Chatila se situerait entre 700 et 800. De source palestinienne, on a donné des chiffres plus élevés allant jusqu’à 3 000 morts. La commission Kahane juge que l’estimation de Tsahal est la plus vraisemblable. Dans son article du Monde diplomatique, Pierre Péan donne, en se référant à une historienne libanaise d’origine palestinienne, le chiffre de 906 tués (pour moitié palestiniens), auxquels s’ajoutent «484 disparus», ce qui fait au total «1 490 victimes identifiées».

Responsabilités

Le massacre, dit la commission, a été commis durant le temps de présence des Phalangistes dans Sabra et Chatila, entre le jeudi 16 septembre à 18 heures et le samedi 18 septembre à 8 heures (soit, au total, 38 heures). Seuls les Phalangistes ont opéré: la commission a enquêté sur les rumeurs concernant une prétendue présence de personnels de Tsahal, et celles-ci sont apparues dénuées de tout fondement.

Par exemple, la commission a été informée qu’on avait trouvé à Sabra la carte d’identité civile et la plaque d’identification militaire d’un soldat israélien âgé de 21 ans, nommé Benny Haïm Ben-Yossef. Cela n’indiquait-il pas, contrairement aux affirmations israéliennes, une présence de Tsahal à Sabra et Chatila? Une enquête fut donc menée à ce sujet. 

Il s’avéra que le soldat en question était à Beyrouth avec son unité le mercredi 15 septembre (donc, avant le massacre). L’unité essuya des tirs alors qu’elle passait non loin de Shatila. Le soldat fut touché. La veste de protection qu’il portait sur lui se mit à brûler; l’infirmier de l’unité découpa la veste et la jeta sur le bas-côté de la route, car elle contenait des grenades qui risquaient d’exploser.

La commission Kahane, après avoir recueilli les témoignages du jeune soldat et de l’infirmier, conclut: «Il est clair qu’il n’était pas du tout dans les camps. (…) Évidemment, quelqu’un a trouvé ses papiers sur le bord de la route et les a amenés dans le camp, où ils ont été découverts.» Au moment où se produisaient les événements sur lesquels porte le travail de la commission, le soldat Ben-Yossef était à l’hôpital de Haïfa; il y fut amputé d’un bras et traité pour de graves blessures aux jambes.

La commission Kahane, ayant ainsi achevé l’étude des éléments factuels, se pose la question des responsabilités. Plus exactement: des seules responsabilités israéliennes, car les responsabilités des autres acteurs (libanais, américains, etc.) n’entrent pas dans le champ de son enquête. Il est certain, souligne le rapport de la commission, qu’aucune responsabilité directe ne peut être invoquée à l’encontre des Israéliens: «Nous n’avons aucun doute sur le fait qu’il n’y a pas eu de complot ni de conspiration entre qui que ce soit de la direction civile d’Israël, ou de la direction de Tsahal, et les Phalangistes».

La décision de laisser les Phalangistes entrer à Sabra et Chatila, écrit encore la commission, avait pour but d’éviter de nouvelles victimes israéliennes, de «répondre aux pressions de l’opinion publique israélienne, qui reprochait aux Phalangistes de bénéficier des résultats de la guerre sans y avoir pris part», et aussi de «profiter de l’expertise des Phalangistes pour ce qui est d’identifier des terroristes et de découvrir des caches d’armes».

Dans n’importe quel autre pays, le rapport s’arrêterait là. Et le monde entier finirait par entériner cette auto-absolution. Mais la commission Kahane ne conçoit pas son rôle de cette manière. Elle innove, en introduisant dans le débat un concept de «responsabilité indirecte» qui est plus moral que juridique.

Le juge Itzhak Kahane, le juge Aharon Barak et le général de réserve Yona Efrat décident de mettre en cause des dirigeants israéliens dont la faute est de n’avoir pas prévu ce qui résulterait de l’entrée des Phalangistes dans Sabra et Chatila, ou de n’avoir pas eu suffisamment de présence d’esprit, lorsque les premières rumeurs sur le massacre commencèrent à circuler, pour ordonner à Tsahal d’intervenir à Sabra et Chatila et d’en faire sortir les Forces libanaises. Ces dirigeants sont «indirectement responsables», dit la commission, car ils auraient dû prendre en compte les méthodes particulièrement brutales employées par les miliciens chrétiens (comme d’ailleurs par leurs adversaires, palestiniens et autres, dans la longue guerre civile libanaise), et leur possible réaction au lendemain de l’assassinat de Bachir Gemayel, président élu du Liban et chef vénéré des Phalangistes.

D’autres acteurs encore pourraient être mis en cause, souligna la commission – notamment les dirigeants libanais qui ont refusé de faire entrer l’armée dans les camps, et les représentants des États-Unis qui ont refusé de faire pression en ce sens. Mais, puisqu’il s’agit d’une enquête israélienne, seuls les manquements des Israéliens sont pris en compte.

Ainsi furent blâmés par la commission, à des degrés divers: le premier ministre Menahem Begin, le ministre de la défense Ariel Sharon, le ministre des affaires étrangères Itzhak Shamir, le commandant en chef des armées Raphaël Eytan, le chef des renseignements militaires Yehoshoua Saguy, le commandant de la région nord Amir Drori, et le général Amos Yaron. La recommandation la plus sévère était celle visant Ariel Sharon, qui dut quitter ses fonctions.

En conclusion, la commission Kahane évoqua l’argument, non dénué de fondement, selon lequel «des massacres ont eu lieu auparavant au Liban, avec des victimes beaucoup plus nombreuses qu’à Sabra et Chatila, mais l’opinion publique mondiale ne s’en est pas émue et aucune commission d’enquête n’a été établie». Mais elle rejeta cet argument, en soulignant que l’objectif de son enquête était de préserver «l’intégrité morale d’Israël, et son fonctionnement en tant qu’État démocratique adhérant scrupuleusement aux principes fondamentaux du monde civilisé». La commission ajouta dans son rapport: «Nous ne nous berçons pas de l’illusion que les résultats de notre enquête pourraient suffire à convaincre ou à satisfaire les gens nourris de préjugés et les consciences sélectives. Mais notre enquête ne leur était pas destinée.»

La thèse du complot

Pierre Péan n’avait sans doute pas à l’esprit la phrase de la commission Kahane sur «les gens nourris de préjugés et les consciences sélectives» lorsqu’il publia, dans Le Monde diplomatique de septembre 2002, son article intitulé «Sabra et Chatila, retour sur un massacre» [1].

Il est inutile de revenir ici sur les méthodes pour le moins approximatives de ce journaliste (qui devait s’illustrer par la suite en expliquant, dans un livre particulièrement ignoble, que le génocide des Tutsis au Rwanda, en 1994, n’avait pas vraiment eu lieu, et que ce qu’on en savait était le fruit d’une opération de propagande reflétant le caractère intrinsèquement «menteur» des victimes tutsies). Nous ne nous attarderons pas non sur quelques formules douteuses figurant dans l’article, comme celle-ci, attribuée à l’écrivain libanais Elias Khoury: «Les Palestiniens sont victimes de l’instrumentalisation de la Shoah par le gouvernement israélien». L’important tient dans l’affirmation de Pierre Péan selon laquelle les Israéliens étaient les véritables organisateurs du massacre. 

Ici, il convient de citer l’article mot pour mot: «Amir Oren, à partir de documents officiels, a, dans Davar du 1er juillet 1994, affirmé que les massacres faisaient partie d’un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Bachir Gemayel, qui utilisèrent les services secrets israéliens, dirigés alors par Abraham Shalom, qui avait reçu l’ordre d’exterminer tous les terroristes. Les milices libanaises n’étaient rien moins que des agents dans la ligne de commandement qui conduisait, via les services, aux autorités israéliennes.»

Voilà, sous sa forme la plus extrémiste, la thèse du complot israélien. Cette «démonstration» de la culpabilité des Israéliens a, qui plus est, l’avantage de reposer sur un témoignage israélien, celui du journaliste Amir Oren, écrivant dans le quotidien de gauche (aujourd’hui disparu) Davar.

En complément, Le Monde diplomatique annonce, toujours sous la plume de Pierre Péan, la parution d’un livre «très attendu» d’Alain Ménargues qui, dit-il, «apporte de nouvelles pièces au dossier d’accusation». Ces «pièces» démontreraient la culpabilité directe des Israéliens [voir notre encadré à ce propos].

Alain Gresh, qui était à l’époque de la parution de l’article de Pierre Péan le rédacteur en chef du Monde diplomatique, et Dominique Vidal, qui était alors rédacteur en chef adjoint, reprirent ensuite à leur compte les affirmations de M. Péan dans leur livre largement diffusé, Les 100 clés du Proche-Orient [2]. L’article publié par Le Monde diplomatique fournit ainsi la «preuve» invoquée dans leur livre par les journalistes du Monde diplomatique. Et il ne s’agit pas, chez eux, d’une remarque faite incidemment: la citation directe de l’article de Pierre Péan occupe une page entière du livre d’Alain Gresh et Dominique Vidal. Aucune citation, dans l’ensemble du livre, n’a droit à un pareil traitement. Les accusations formulées par Pierre Péan semblent donc jouer un rôle important dans le dispositif rhétorique de MM. Gresh et Vidal.

Ces accusations ont d’autant plus de poids qu’elles ne sont pas limitées à l’espace francophone. Selon le site internet du Monde diplomatique, le mensuel compte «68 éditions internationales en 26 langues». On ne sait combien de ces éditions ont repris l’article de Pierre Péan. Nous l’avons trouvé sur internet en français, anglais, allemand, italien, portugais et arabe. Quant au livre d’Alain Gresh et Dominique Vidal, il a été traduit au moins en anglais et en espagnol [3].

Partout, dans ces versions successives du texte fondateur de Pierre Péan, figure la citation-clé attribuée à Amir Oren, selon laquelle «les massacres faisaient partie d’un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Bachir Gemayel», les milices libanaises n’étant rien d’autre que «des agents dans la ligne de commandement qui conduisait, via les services, aux autorités israéliennes». Si l’on ajoute que, selon MM. Péan, Gresh et Vidal, l’affirmation d’Amir Oren s’appuie sur des «documents officiels», aucun doute n’est permis. Les Israéliens sont les vrais coupables.

Amir Oren

Le quotidien Davar, où l’article d’Amir Oren est paru le 1er juillet 1994, n’existe plus. Mais il y a des archives dans les bibliothèques. Et il y a l’auteur, Amir Oren, qui fait aujourd’hui partie de la rédaction du quotidien Haaretz. MM. Gresh et Vidal n’ont pas songé à le contacter. Nous l’avons fait à leur place [voir, en encadré, notre entretien avec Amir Oren].

Amir Oren n’avait pas lu Le Monde diplomatique, ni l’ouvrage d’Alain Gresh et Dominique Vidal Les 100 clés du Proche-Orient. Lorsqu’il fut contacté pour la première fois par la rédaction de L’Arche, qui lui communiqua le texte (dans l’original et en traduction), Amir Oren tomba des nues. Il ignorait tout des affirmations qu’on lui avait prêtées.

Il faut dire encore qu’Amir Oren a la réputation d’un journaliste à la plume acérée. Il n’a jamais ménagé Ariel Sharon, et les critiques qu’il lui porta avaient engendré entre les deux hommes une inimitié notoire. Si j’avais écrit une chose pareille, nous dit Amir Oren, Ariel Sharon se serait empressé de me faire un procès, et il l’aurait gagné sans le moindre effort.

De fait, après les sévères conclusions de la commission Kahane à son encontre, Ariel Sharon s’était lancé dans une campagne pour défendre sa réputation. Il avait même intenté un procès à l’hebdomadaire américain Time, lequel avait écrit que, lors d’une visite de condoléances, il aurait «discuté avec les Gemayel de la nécessité pour les Phalangistes de venger l’assassinat de Bachir» [voir l’encadré «Ariel Sharon contre l’hebdomadaire Time»].

Ariel Sharon n’a pas attaqué en justice Pierre Péan, ni Le Monde diplomatique, ni MM. Gresh et Vidal et leurs éditeurs, et il n’a sans doute jamais été informé de leurs assertions le concernant. En revanche, si le quotidien israélien Davar, sous la plume d’Amir Oren, s’était risqué à publier les propos que lui attribuent MM. Péan, Gresh et Vidal, il est certain qu’Ariel Sharon se serait fait un plaisir de le traîner en justice. Or il n’y eut rien de tel. Ce seul constat n’aurait-il pas dû faire dresser l’oreille aux journalistes avertis que sont Alain Gresh et Dominique Vidal?

Exactement le contraire

Quoi qu’il en soit, nous avons consulté l’original de l’article de Davar «cité» par Pierre Péan et, après lui, par Alain Gresh et Dominique Vidal. À la lecture, aucun doute n’est possible: non seulement cet article ne dit pas ce que les trois journalistes français lui font dire, mais il dit exactement le contraire.

L’article d’Amir Oren ne porte, en fait, que marginalement sur le massacre de Sabra et Chatila. Cet article paraît le 1er juillet 1994, quelques jours après la publication d’un rapport d’enquête sur le massacre de 29 musulmans en prière à la mosquée de Hébron, commis le 25 février 1994 par l’Israélien d’origine américaine Baruch Goldstein, qui fut tué au cours de l’événement. L’article traite essentiellement de la responsabilité juridique et morale des dirigeants israéliens face à de tels crimes: par exemple, aurait-on dû retirer à Baruch Goldstein (connu des services de sécurité comme militant d’extrême droite) l’arme de service à laquelle il avait droit en tant que médecin réserviste de Tsahal? Vers le milieu de l’article, quatre paragraphes évoquent, à titre de rappel historique sur cette question de «responsabilité morale», le cas de Sabra et Chatila.

Amir Oren revient sur ce que les dirigeants de Tsahal et des services israéliens de sécurité savaient en 1982 au sujet des méthodes employées par les Phalangistes. Il évoque au passage les efforts infructueux de deux unités israéliennes envoyées au Liban afin d’identifier la cachette de Yasser Arafat, lequel sera finalement «exfiltré» de Beyrouth (tout cela se passe avant l’assassinat de Bachir Gemayel, donc a fortiori avant le massacre de Sabra et Chatila).

Le journaliste israélien cite par ailleurs une déclaration faite à Ariel Sharon par Bachir Gemayel, selon laquelle «l’armée libanaise – qui avait refusé d’obéir à ses ordres avant sa prestation de serment en tant que président – aurait besoin d’un mois pour sortir les centaines d’hommes de l’OLP qui étaient demeurés dans Beyrouth». Amir Oren écrit encore que «sans Bachir, et donc sans la paresseuse armée libanaise, avait été planifiée une opération du Shabak [service de sécurité israélien, ndlr], sous le commandement de “Avroum” Shalom, pour éliminer les terroristes restés dans Beyrouth».

Ce dernier membre de phrase est sans doute à l’origine du faux «scoop» rapporté par Pierre Péan, puisque c’est là qu’apparaît le nom d’Avraham Shalom. Or, pour qui sait lire, Amir Oren parle d’une action planifiée qui aurait pris la forme d’une intervention israélienne, non pas au travers des milices phalangistes mais directement. On est donc tout à l’opposé de l’interprétation de MM. Péan, Gresh et Vidal: s’il y avait eu une intervention israélienne contre «les terroristes restés dans Beyrouth», elle aurait, écrit Amir Oren, contourné des Libanais jugés peu fiables, et elle n’aurait évidemment visé que des combattants, pas des populations civiles.

Dans son article de Davar, Amir Oren cite encore les propos d’Ariel Sharon devant le gouvernement israélien, à la mi-septembre 1982: «Nous venons de recevoir une information selon laquelle une importante unité des Phalanges est entrée dans le camp de Sabra et Chatila, et elle le passe au peigne fin». Ariel Sharon ayant expliqué aux ministres que les Phalangistes opéreraient d’abord dans Sabra puis dans Chatila, Amir Oren ironise: «On peut s’étonner des moyens par lesquels le prophète Ariel avait deviné que, de Sabra, les Phalanges passeraient à l’autre camp.» Et il ajoute immédiatement: «Mais ni cela, ni la nette impression qui se dégage des documents, selon laquelle les responsables des services de sécurité israéliens connaissaient le caractère meurtrier de leurs partenaires libanais, et savaient que l’appareil de Hobeika avait “éliminé” ou “fait disparaître” de 500 à 1 200 personnes, lors des divers événements dans les précédents mois de la guerre, ne prouve en quoi que ce soit l’existence d’un lien avec l’assassinat des enfants, des femmes et des civils lors de cet événement précis.»

Sur l’«information» capitale que MM. Péan, Gresh et Vidal attribuent à Amir Oren, à savoir que «les massacres faisaient partie d’un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Bachir Gemayel», nous voyons donc que le journaliste israélien écrit exactement le contraire de ce que les journalistes français lui ont fait dire. Certes, les Israéliens étaient engagés dans un combat sans merci contre un adversaire impitoyable. Mais entre un tel combat et le massacre délibéré de centaines de civils innocents, il y a un abîme que Pierre Péan, défenseur des génocidaires rwandais, ne voit manifestement pas.

Amir Oren ajoute – ce sont les derniers mots du passage de son article consacré à Sabra et Chatila – que «l’éviction de Sharon et les mesures prises contre Rafoul [Raphaël Eytan, ndlr] et d’autres officiers étaient fondées non pas sur le droit mais sur la justice: en effet, personne n’avait conclu avec Bachir un accord aux termes duquel son assassinat serait suivi d’une opération de vengeance en un lieu et à une date déterminés». En d’autres termes, et dans le style caustique qui lui est propre, Amir Oren tourne en ridicule les théories conspirationnistes dont certains – comme Pierre Péan, mais à cette date il n’en a jamais entendu parler – se feront une spécialité.

Comme nous l’avons dit, le véritable sujet de l’article d’Amir Oren est d’un tout autre ordre que les propos bizarres qui lui sont attribués par Le Monde diplomatique. Il ne traite pas de complotisme mais de morale. La responsabilité d’un dirigeant, souligne le journaliste israélien, ne se borne pas à des considérations juridiques fondées sur l’examen d’une série de décisions; il existe une responsabilité qui est de l’ordre de la justice naturelle, et c’est au nom de cette responsabilité-là que la commission Kahane s’est prononcée comme elle l’a fait.

Concernant Sabra et Chatila, la conclusion d’Amir Oren, comme de tous les enquêteurs sérieux qui se sont penchés sur les événements, est sans équivoque: aucun Israélien n’a trempé dans le crime – ni directement, ni par l’intermédiaire d’une «ligne de commandement» ainsi que l’affirment nos trois journalistes français. La faute des dirigeants israéliens, écrit-il, fut de ne pas s’être suffisamment interrogés sur les conséquences indirectes d’une situation qu’ils avaient laissé se développer sur le terrain.

Ajoutons, à l’usage des «consciences sélectives», que la faute commise par les Israéliens est moindre – si l’on considère l’implication directe dans les événements, et l’ampleur des massacres – que celles commises par des militaires de diverses nationalités stationnés en Yougoslavie, au Rwanda, ou ailleurs encore. Mais les Israéliens furent les seuls, ou presque, à avoir enquêté sur les manquements commis par leurs propres militaires; et ils sont les seuls, absolument les seuls, à se trouver mis en accusation de ce fait, tandis que les auteurs des massacres ont été exonérés de toute poursuite.

Cela dit, il reste quelques questions sans réponse. D’où Pierre Péan tenait-il ses (fausses) «informations» sur le contenu de l’article d’Amir Oren? Qui lui avait communiqué ces données, et dans quelle intention? Pourquoi Pierre Péan n’a-t-il pas vérifié la véracité de ces données? Pourquoi la rédaction du Monde diplomatique a-t-elle publié cet article, sans rien vérifier elle-même? Et pourquoi MM. Gresh et Vidal se sont-ils obstinés, des années plus tard, à reproduire dans leur livre ces accusations infondées qu’ils avaient diffusées dans leur journal?

La morale

Les accusations du Monde diplomatique sur une prétendue participation israélienne au massacre de Sabra et Chatila ont pour pierre angulaire la fausse citation d’Amir Oren. Nous avons vu ce qu’il en reste. Une autre pièce d’accusation a, elle aussi, disparu de longue date: il s’agit des «preuves» que devait présenter Alain Ménargues. Ces «preuves», annoncées par Pierre Péan dans le même numéro du Monde diplomatique, se sont tout simplement évaporées, comme on le voit dans l’encadré que nous leur consacrons ici.

Aucun rectificatif, cependant, n’a été publié par le mensuel. Au contraire: l’article de septembre 2002, consacré à «la grande révélation d’Alain Ménargues» que serait «la participation directe de soldats israéliens aux massacres», est toujours en ligne sur le site internet du Monde diplomatique. Il y voisine avec l’article contenant la fausse citation d’Amir Oren. Le Monde diplomatique a également décidé de mettre en permanence à la disposition du public, dans le cadre des «Documents» présentés gratuitement sur son site internet, le chapitre du livre Les 100 clés du Proche-Orient intitulé «Sabra et Chatila (massacres de)», contenant la longue citation de Pierre Péan, avec en complément un «lien» dirigeant le lecteur vers le premier article de Pierre Péan, lequel comporte lui-même un «lien» renvoyant vers le deuxième [4]. Le lecteur de bonne foi sera donc porté à croire que ces «informations» sont vraies, puisqu’elles ont été publiées, re-publiées et affichées dans la vitrine internet du journal.

À ce degré d’obstination, il faut que les auteurs soient vraiment persuadés de la nécessité de diffuser la thèse de la culpabilité israélienne. Ils ne sont pas les seuls. La thèse de la «responsabilité directe» des Israéliens dans le massacre est devenue un accessoire indispensable à tout discours antisioniste, où elle alimente une propension bien ancrée à la «nazification» des Israéliens et des Juifs [5].

La morale de cet épisode, s’il en est une, tient à la relativité du jugement moral. Les «consciences sélectives» n’ont toujours pas compris la grandeur qu’il y avait, pour un État d’Israël en pleine guerre, à mettre sur pied une commission d’enquête dont on cherchera en vain l’équivalent dans d’autres pays. Certains militants, aveuglés par leur antisionisme, n’imaginent même pas que des citoyens appartenant à l’élite de la société israélienne aient pu se prononcer en conscience et en équité sur des fautes – fautes par omission, mais fautes quand même – commises par les dirigeants de leur propre nation. Le souci éthique est interprété comme un aveu de culpabilité, la recherche de justice comme une marque de faiblesse.

La «logique» antisioniste est implacable: il faut démontrer que les Israéliens sont coupables, et bien plus encore qu’ils ne le disent eux-mêmes. De la légitime critique d’une politique ou d’un homme, on glisse ainsi vers la recherche systématique de «preuves», même fausses, pour accabler un peuple dans son ensemble. D’où un acharnement dont les effets peuvent être d’autant plus dévastateurs qu’ils renvoient à des préjugés archaïques. Le Juif au couteau entre les dents, violeur de femmes et massacreur d’enfants, étend son ombre maléfique sur le Proche-Orient, et sur le monde.


NOTES


1. Pierre Péan, «Sabra et Chatila, retour sur un massacre», Le Monde diplomatique, septembre 2002.

2. Alain Gresh et Dominique Vidal, Les 100 clés du Proche-Orient, Hachette Littérature, collection «Grand Pluriel», 2006.

3. Édition anglaise: The New A-Z of the Middle East, I. B. Tauris, 2004. Édition espagnole: 100 Claves Para Comprender Oriente Próximo, Ediciones Paidos Iberica, 2005.

4. Voir l’extrait du livre: www.monde-diplomatique.fr/documents/sabraetchatila, et les deux articles: www.monde-diplomatique.fr/2002/09/PEAN/16863, et http://www.monde-diplomatique.fr/2002/09/PEAN/16820.

5. On peut ainsi lire, dans un article de Khalid Amayreh daté du 17 septembre 2007, intitulé «Sabra et Shatila: 25 ans se sont écoulés», récemment publié en français par le «Centre Palestinien d’Information», que «les massacres de réfugiés palestiniens à Sabra et Shatila (…) avaient été méticuleusement préparés et supervisés par l’armée israélienne». Et l’auteur de commenter: «C’était une nouvelle mise en scène d’Auschwitz, avec des Palestiniens impuissants pour victimes, et des Juifs insolents pour malfaiteurs». (Cet article figure sur les sites http://www.palestine-info.cc/fr, http://www.palestine-solidarite.org et http://www.info-palestine.net.)


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TEXTES COMPLÉMENTAIRES («ENCADRÉS»)
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L’étrange «témoignage» de Morris Draper


Dans son article du Monde diplomatique, Pierre Péan cite une émission diffusée par la BBC le 17 juin 2001 qui, dit-il, «a fait progresser la connaissance, notamment grâce au témoignage, difficilement contestable, de M. Morris Draper, l’assistant de M. Habib». Et voici l’essentiel de ce témoignage: «Au rappel des affirmations de M. Sharon qu’il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé dans les camps, M. Draper s’est contenté de faire un bref commentaire: “Complètement absurde”.» Puis Pierre Péan cite encore Morris Draper, qui déclarait: «Il ne fait aucun doute que Sharon est responsable [des massacres]; c’est le cas même si d’autres Israéliens doivent partager cette responsabilité.»

Tout cela est fidèlement reproduit dans le livre d’Alain Gresh et Dominique Vidal, qui semblent y accorder une grande importance. Est-il en effet jugement plus «objectif» que celui («difficilement contestable», dit Pierre Péan) du diplomate américain? Voyons cela d’un peu plus près.

Morris Draper (décédé en 2005) était un fonctionnaire du ministère américain des affaires étrangères, arabisant de formation, qui entre 1981 et 1983 fut l’assistant de Philip Habib, envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient. À ce titre, il était notamment chargé des relations avec les organisations palestiniennes (il contribua ainsi à l’évacuation de Yasser Arafat, au plus fort des combats de 1982) et des négociations avec les Israéliens et les Libanais. Lors des événements de Sabra et Chatila, il était naturellement au tout premier plan.

Le mercredi 15 septembre 1982 à 11h30, c’est Morris Draper qui reçoit du premier ministre Menahem Begin l’information que les forces israéliennes viennent d’entrer dans Beyrouth-Ouest, suite à l’assassinat du président Bachir Gemayel. Le protocole de cette rencontre, annexé au rapport de la commission Kahane, ne signale aucune marque de désaccord de la part du diplomate américain.

Le jeudi 16 septembre au soir, le commandant en chef de Tsahal, Raphaël Eytan, est invité à une réunion spéciale du gouvernement israélien consacrée à la crise libanaise. Dans ses propos – dont la transcription est elle aussi annexée au rapport de la commission Kahane – Raphaël Eytan décrit l’état de «choc» où sont les officiers phalangistes après la mort de leur chef, et le risque d’une vengeance sanglante. Eytan poursuit: «J’ai dit cela à Draper aujourd’hui, et il m’a dit qu’il y a une armée libanaise, etc.»

Le vendredi 17 septembre, le massacre de Sabra et Chatila est en cours et des informations alarmantes commencent à parvenir aux officiers israéliens. Le général Amir Drori, commandant de la région nord de Tsahal, se rend chez le commandant en chef de l’armée libanaise à Beyrouth, pour lui demander d’intervenir. Tsahal, en effet, n’a pas le droit d’entrer dans Sabra et Chatila, et d’ailleurs une telle action risquerait d’aggraver encore les choses. La seule solution est que l’armée régulière du Liban assure l’ordre sur place.

Dans son témoignage devant la commission Kahane, Amir Drori relate son entretien à Beyrouth. On lui a rapporté, dit-il, les propos que Draper a tenus la veille (16 septembre) au commandant de l’armée libanaise, selon lesquels «les Américains sortiraient les Israéliens de Beyrouth», et en conséquence les militaires libanais ne devaient «ni parler [aux Israéliens] ni négocier avec eux». Dans ces jours troublés, l’autorité des Américains est très forte à Beyrouth, et une telle demande est un ordre.

Mais alors, comment faire passer officiellement aux militaires libanais la demande israélienne qu’ils interviennent à Sabra et Chatila? Puisque vous n’avez pas le droit de me parler, dit Drori à son interlocuteur libanais, parlez au moins à Draper. «Il devrait accepter que vous entriez dans les camps, c’est important, le moment est venu.» Peine perdue.

Dans ses conclusions, la commission Kahane est relativement clémente envers Amir Drori. «Il a pris certaines mesures, dit-elle, pour mettre fin aux actions des Phalangistes, et sa responsabilité tient à ce qu’il n’est pas allé plus loin en ce sens.» En revanche, puisque la commission s’est donné pour règle de ne critiquer que le comportement des Israéliens, elle ne porte pas de jugement sur les officiers de l’armée régulière libanaise, qui ont refusé d’intervenir pour mettre fin au massacre, ni sur les diplomates américains.

Concernant ces derniers, cependant, la commission indique: «Il faut noter que, dans des rencontres qu’ils ont eues durant ces journées critiques avec des représentants américains, les représentants israéliens n’ont cessé de leur demander que les États-Unis fassent usage de leur influence afin d’inciter l’armée libanaise à assumer sa fonction de maintien de l’ordre à Beyrouth-Ouest. Mais il ne semble pas que ces demandes aient été suivies d’effet.» Il ne fait aucun doute que c’est Morris Draper qui est ici directement visé.

En clair: si la commission Kahane avait envisagé d’étendre son mandat à d’autres responsables que les Israéliens, Morris Draper aurait été sévèrement blâmé pour avoir fait obstacle, au moment le plus critique, à une intervention libanaise qui aurait pu, sinon empêcher le massacre, du moins le faire cesser. Les choses étant ce qu’elles sont, l’accusation n’a jamais été portée de manière explicite. Et il va de soi que ni les autorités libanaises ni les autorités américaines n’ont enquêté, par la suite, sur ce point pourtant capital.

Lorsque, dans ses propos rapportés par la BBC, Morris Draper dénonçait avec une virulence frappante la «responsabilité» d’Ariel Sharon et «d’autres Israéliens», il pensait surtout à détourner l’attention de sa propre responsabilité dans ces événements. C’est ce que Pierre Péan et, après lui, Alain Gresh et Dominique Vidal appellent un «témoignage difficilement contestable».

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Amir Oren: «La citation de moi faite par Péan est fausse. Et s’il a fait cela délibérément, c’est un menteur»


Spécialiste des affaires militaires et des questions de sécurité nationale, Amir Oren est une des grandes signatures de la presse israélienne. Dans les colonnes du quotidien de gauche Davar, il ne ménagea pas ses critiques à Ariel Sharon. C’est peut-être pour cela que Pierre Péan et, à sa suite, Alain Gresh et Dominique Vidal lui ont attribué des propos qui contiendraient la «preuve» de l’implication directe des Israéliens dans le massacre de Sabra et Chatila. Mais qu’en est-il vraiment? Amir Oren, aujourd’hui membre de la rédaction du quotidien Haaretz, répond aux questions de L’Arche.

La référence à votre article du quotidien Davar daté du 1er juillet 1994, faite dans l’article de Pierre Péan publié par Le Monde diplomatique en septembre 2002, puis dans le livre Les 100 clés du Proche-Orient qui cite longuement ce même article, reflète-t-elle ce que vous avez écrit?

Amir Oren: La citation de moi faite par Péan est fausse. Et s’il a fait cela délibérément, c’est un menteur. Je n’ai jamais écrit les mots que Péan m’attribue.

La commission Kahane a défini les limites de la responsabilité de Sharon dans l’affaire de Sabra et Chatila: elle a considéré qu’il avait fait montre de négligence, et a demandé qu’il quitte ses fonctions en raison de sa responsabilité indirecte. On est très loin, là, d’un plan prémédité qui aurait été exécuté par les Phalanges.

Sharon aurait dû savoir, mais rien ne prouve qu’il ait effectivement su. Et cela était, en soi, suffisamment grave pour causer sa chute.

J’ai couvert la guerre de 1982 (y compris à Beyrouth), la commission Kahane et les retombées du rapport de celle-ci, mais aussi le procès intenté par Sharon à Time, à New York, dans les années 80. Je connaissais parfaitement tous les faits et tous les détails. Je connaissais également l’art qu’avait Sharon de trouver dans un long article la phrase isolée qui lui donnait un prétexte solide et factuel pour exiger une rétractation assortie de dommages et intérêts. Sachant cela, je ne lui aurais jamais donné le plaisir de se précipiter sur une accusation infondée au sujet de Sabra et Chatila.

Plus généralement, les affirmations de Pierre Péan reflètent-elles la vérité historique telle que vous la connaissez? Existe-t-il des informations, dans des documents publiés ou non publiés, attestant d’une présence opérationnelle israélienne à l’intérieur des camps de Sabra et Chatila lors du massacre? Existe-t-il des informations, dans des documents publiés ou non publiés, attestant que des responsables israéliens (au niveau gouvernemental, au sein de l’armée ou dans les services de sécurité) auraient joué un rôle actif dans la planification de ce massacre?

Amir Oren: Les événements ont fait l’objet d’une investigation par les autorités les plus compétentes. Je n’ai rien à y ajouter. La présence des officiers et des soldats de Tsahal à l’extérieur des camps a facilité l’entrée des Forces libanaises dans ces camps. Mais il n’y avait pas de participants israéliens à l’intérieur des camps. Après les événements, des officiers israéliens ont envoyé un bulldozer en renfort, à la demande des Forces libanaises, parce qu’on les avait trompés en demandant leur assistance.

Sharon, Shalom et le commandement de Tsahal avait certainement l’espoir de combattre et d’éliminer les Mourabitoun et d’autres organisations armées (ou terroristes, selon la définition que vous préférez). Il n’a jamais été établi qu’ils auraient planifié des massacres de civils ni coordonné ces massacres avec les Phalangistes, que ce soit avant la mort de Bachir Gemayel ou afin de venger cette mort.

Sharon, Shalom et le commandement de Tsahal avait certainement l’espoir de combattre et d’éliminer les Mourabitoun et d’autres organisations armées (ou terroristes, selon la définition que vous préférez). Il n’a jamais été établi qu’ils auraient planifié des massacres de civils ni coordonné ces massacres avec les Phalangistes, que ce soit avant la mort de Bachir Gemayel ou afin de venger cette mort.

La commission Kahane est allée assez loin, jusqu’à impliquer indirectement Begin – là aussi, pour ce qu’il a ignoré plutôt que pour ce qu’il savait. Elle n’est pas allée jusqu’à demander qu’il quitte ses fonctions de premier ministre, mais elle a indirectement causé son départ: il ne s’est jamais remis de sa dépression et s’est retiré quelque six mois plus tard, pour vivre en reclus. En cela, il a payé non pas pour ce qu’il a fait mais pour ce qu’il a négligé de faire.


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Les «révélations» d’Alain Ménargues

Avec l’article de Pierre Péan, «Sabra et Chatila, retour sur un massacre», Le Monde diplomatique de septembre 2002 publie un autre article du même auteur, intitulé «Une troisième équipe». De quoi s’agit-il? D’un livre à paraître, signé Alain Ménargues, qui, nous dit-on, «est très attendu» et «apporte de nouvelles pièces au dossier d’accusation». De ce fait, le futur livre serait, lisons-nous encore dans Le Monde diplomatique, déjà «très redouté» par les autorités israéliennes.

Si l’on en croit l’article du Monde diplomatique, l’essentiel des révélations d’Alain Ménargues porte sur l’intervention à Sabra et Chatila, dans la journée du 15 septembre 1982, de soldats israéliens membres d’une unité d’élite. Cette équipe, écrit Pierre Péan en citant Alain Ménargues, «aurait abattu soixante-trois Palestiniens» figurant sur une liste préparée à l’avance. Puis les Israéliens seraient repartis, laissant la place à des miliciens de l’Armée du Liban-Sud [ALS: une organisation placée sous la tutelle d’Israël, composée principalement de chiites du Liban-Sud commandés par des officiers chrétiens]. Et c’est ensuite que seraient intervenues les équipes des Forces libanaises.

Pierre Péan commente: «La participation directe de soldats israéliens aux massacres constitue évidemment la grande révélation d’Alain Ménargues». Une «révélation» qui serait le fruit d’«une très longue enquête» menée par ce journaliste, ancien correspondant de Radio France à Beyrouth, qui aurait «eu accès à des masses de documents inédits» et «interrogé de nombreux acteurs militaires israéliens, libanais et palestiniens».

L’annonce par Le Monde diplomatique de la publication de ce «livre dévastateur» (tel est le titre de l’article de Pierre Péan dans l’édition brésilienne du journal) n’est pas un phénomène isolé. Manifestement, en septembre 2002, Alain Ménargues prépare déjà son «plan médias». Il annonce son livre sur les ondes auxquelles il a accès, et mobilise ses relais dans la presse écrite.

Le 14 septembre 2002, le quotidien communiste L’Humanité publie sous le titre «Un massacre soigneusement planifié» une longue interview d’Alain Ménargues par Françoise Germain-Robin. On y trouve, outre les affirmations citées plus haut quant à l’intervention de soldats israéliens («une trentaine»), une déclaration d’Alain Ménargues selon laquelle «c’est bien Ariel Sharon qui a ordonné ces massacres, qui durèrent trois jours». Le 23 septembre, c’est dans l’hebdomadaire Jeune Afrique que Cécile Hennion annonce «le livre-enquête, dont la publication est imminente», un livre qui «pourrait bien apporter un nouvel éclairage sur la tragédie de Sabra et Chatila».

Il faut observer que, dans ces comptes rendus d’un livre à paraître, la confusion est entretenue entre deux thèses attribuées à Alain Ménargues. La première thèse porte sur l’intervention à Sabra et Chatila d’une unité d’élite de l’armée israélienne qui aurait abattu des «cadres» palestiniens désignés à l’avance. La seconde thèse porte sur la «ligne de commandement», pour parler comme Pierre Péan, qui mène aux exécutants du massacre lui-même.

Même si la première thèse était vraie (et, on le verra, Alain Ménargues ne nous donnera aucun motif de le croire), elle s’inscrirait dans la «guerre de l’ombre» que les Israéliens livraient alors à des organisations palestiniennes qui pratiquaient un terrorisme aveugle et se donnaient pour objectif unique la destruction de l’État juif. La seconde thèse, en revanche, concerne l’assassinat indiscriminé de civils, qui est la «marque» de Sabra et Chatila. Confondre les deux plans est peut-être «de bonne guerre» dans le cadre d’une opération propagandiste; mais c’est une démarche malhonnête pour un journal qui se respecte et respecte ses lecteurs.

On observe, par ailleurs, que les affirmations d’Alain Ménargues largement citées par Le Monde diplomatique, par L’Humanité et par Jeune Afrique ne comportent pas l’ombre d’une preuve. Mais à quoi bon, dira-t-on, puisque la parution du livre d’Alain Ménargues est «imminente»? On y trouvera sans nul doute des extraits des très nombreux «documents inédits» auxquels Alain Ménargues a eu accès, ainsi que le compte rendu de ses rencontres avec «de nombreux acteurs militaires israéliens, libanais et palestiniens». Attendons.

On attend donc. On attend, on attend et on ne voit rien venir. Ni le livre, ni les preuves.

C’est deux ans plus tard, à l’été 2004, que paraît un livre d’Alain Ménargues intitulé Les secrets de la guerre du Liban. L’éditeur, Albin Michel, est bien celui qui avait été annoncé. Mais le contenu de l’ouvrage ne répond en rien aux attentes.

En fait, sur les 550 pages du livre, les événements de Sabra et Chatila en occupent exactement 36 – les pages 459 à 494. Le «livre dévastateur» annoncé par Pierre Péan dans Le Monde diplomatique se révèle être un pétard mouillé. Qui plus est, sa parution suscite dans les médias français un silence embarrassé, pour des raisons que nous verrons plus loin. Mais, avant de revenir sur le contenu du livre, il faut dire encore deux mots de la carrière de son auteur.

Le livre Les secrets de la guerre du Liban est imprimé en juin 2004. Fin juillet 2004, Alain Ménargues est nommé directeur de la rédaction de Radio France Internationale (RFI). En septembre 2004 paraît un autre livre sous sa signature: Le Mur de Sharon. Et c’est alors que tout s’écroule. En l’espace de quelques semaines, on découvre que Le Mur de Sharon contient des passages antisémites, dont certains ont été copiés sur des sites internet négationnistes et néo-nazis; Alain Ménargues cause un scandale en allant faire la promotion de son livre sur une radio d’extrême droite; puis, mis en cause par la Société des journalistes de RFI, il tient des propos antisémites qui provoquent son licenciement de la radio [voir notre enquête sur l’affaire Ménargues dans L’Arche n°560, novembre-décembre 2004].

Du coup, Alain Ménargues devient quasiment infréquentable. Il lui reste quelques fidèles: en novembre 2004, il reçoit le «Prix Palestine Mahmoud Hamchari», et par la suite les plus fanatiques des antisionistes continuent à le soutenir. Mais Le Monde diplomatique, qui avait d’abord publié un écho positif sur son dernier livre, se ressaisit. En juillet 2005, au terme d’une longue campagne où certains inconditionnels ont tenté de présenter Alain Ménargues comme une victime du «lobby sioniste», Dominique Vidal signe dans Le Monde diplomatique un article reprochant à l’auteur du Mur de Sharon de faire siennes des «thèses essentialistes» sur le sionisme et le judaïsme qui sont «caractéristiques de la propagande antisémite» et «aussi absurdes que dangereuses». Et quand Alain Ménargues essaiera, avec l’appui de militants pro-palestiniens, de se faire inviter par des groupes locaux de l’Association des amis du Monde diplomatique, c’est la direction de l’association qui diffusera un courrier interne pour couper court à ces tentatives.

Ces péripéties jettent peut-être un éclairage sur les motivations de l’homme qui était présenté dans Le Monde diplomatique comme l’enquêteur providentiel dont le travail «très attendu» apportait «de nouvelles pièces au dossier d’accusation». Mais voyons ce qu’il en est des «nouvelles pièces» que le livre Les secrets de la guerre du Liban était censé contenir.

Le livre, nous l’avons vu, ne traite que très marginalement des événements de Sabra et Chatila: ceux-ci occupent à peine un vingtième de son contenu. En fait, en dépit de son titre, il ne s’agit pas d’une histoire de la guerre du Liban mais d’une histoire des Forces libanaises et de leur chef, Bachir Gemayel. Une histoire racontée du point de vue des amis de Bachir, reposant très largement sur les souvenirs de Fady Frem, qui fut son bras droit puis son successeur à la tête de l’organisation.

Sur un site internet animé par des vétérans des Forces libanaises, où il bénéficie de commentaires très louangeurs, l’ouvrage est présenté comme «écrit par Alain Ménargues et Fady Frem». Il est vrai qu’Alain Ménargues ne prend pas la peine de dissimuler ses liens avec l’ancien dirigeant phalangiste: il multiplie les récits de conversations en tête à tête ou en petit comité, dont l’un des protagonistes est toujours Fady Frem. Et, très significativement, la dernière phrase de l’ouvrage porte sur le «coup de force» par lequel Amine Gemayel, frère et successeur de Bachir, écarta en 1984 Fady Frem du commandement des Forces libanaises.

Prolixe sur le Liban, pays où il a longtemps vécu, et sur les miliciens chrétiens, qu’il a étroitement fréquentés, Alain Ménargues affiche une ignorance phénoménale dès qu’il s’agit d’Israël et des Israéliens. Pour ne retenir que cet exemple, il cite douze fois le nom d’un dirigeant du Mossad qu’il s’obstine à appeler «Admouni». Or Admoni est un patronyme hébraïque assez répandu, qui signifie «roux». La voyelle «o» s’est transformée en «ou», manifestement, lors du passage par la langue arabe. Cette confusion plutôt cocasse est révélatrice d’une démarche générale: faire passer pour le résultat d’une enquête personnelle ce qui est, avant tout, la transcription de textes partisans fournis par des acteurs libanais.

Si Alain Ménargues avait «annoncé la couleur», son livre aurait gagné non seulement en honnêteté mais aussi en valeur. Car, en dépit d’un agaçant procédé journalistique consistant à faire dialoguer les protagonistes comme dans un «docu-fiction» télévisé, il contient des informations dont certaines ne sont pas inintéressantes. C’est ce qui explique sans doute que, dans une des rares recensions favorables dont le livre ait bénéficié, un ancien journaliste libanais y ait vu (Le Monde diplomatique de janvier 2005) un «travail très détaillé conçu comme un grand reportage».

Entre autres choses, Alain Ménargues relate longuement la relation ambiguë que les miliciens chrétiens libanais entretenaient avec les Israéliens, une relation qui reposait sur des convergences d’intérêts souvent localisées et très variables dans le temps. Nous sommes à mille lieues des descriptions simplistes, ou tout bonnement caricaturales, que l’on trouve sous les plumes de Pierre Péan et d’Alain Gresh.

La nature apologétique du livre explique la thèse défendue dans le bref chapitre concernant le massacre de Sabra et Chatila. Selon lui, les auteurs du massacre ne seraient pas des miliciens appartenant aux unités régulières des Forces libanaises mais des «marginaux», des jeunes gens issus pour la plupart «de couches sociales défavorisées», qui «n’avaient pu se plier au carcan de la discipline militaire imposée par Bachir à partir de 1980». Ces jeunes gens, Élie Hobeika, chef des services de renseignements des Forces libanaises, «les avait pris sous sa coupe et en avait fait son unité d’intervention». C’est eux qu’il envoya dans Sabra et Chatila, où ils se déchaînèrent (dans le livre d’Alain Ménargues, le récit du massacre lui-même tient en quelques lignes).

On note au passage que cette thèse contredit absolument celle – défendue par MM. Péan, Gresh et Vidal – selon laquelle le massacre de Sabra et Chatila résulterait d’une décision prise par une «ligne de commandement» au sommet de laquelle se trouveraient les Israéliens. La journaliste de L’Humanité, interviewant Alain Ménargues en 2002, intitulait son article «Un massacre soigneusement planifié». Or le livre dit exactement le contraire.

Si l’on en croit Alain Ménargues, les Phalangistes auteurs du massacre n’auraient pas exécuté les ordres des Israéliens via le commandement phalangiste. En fait, ils n’auraient même pas exécuté les ordres de leur propre commandement. Il s’agirait de leur part d’une éruption de violence spontanée, analogue à celles dont les factions rivales étaient coutumières depuis le début de la guerre civile au Liban.

Alors, pourquoi ces effets d’annonce, deux ans avant la parution du livre? Pourquoi avoir communiqué à Pierre Péan des passages du livre à venir annonçant la «grande révélation» que serait, selon l’article du Monde diplomatique, «la participation directe de soldats israéliens aux massacres»? Ici, il faut prendre en compte les intentions apologétiques d’Alain Ménargues, biographe de Bachir Gemayel et Fady Frem.

Ayant attribué le massacre de Sabra et Chatila à des «marginaux», il comprend que cette présentation des choses ne suffit pas à absoudre les Forces libanaises. Car c’est bien Élie Hobeika qui, sur son téléphone de campagne, donnait des instructions à ses hommes opérant dans Sabra et Chatila. Alain Ménargues ne le nie pas; il cite même, sur ce point, le rapport de la commission Kahane. Or, quels qu’aient été les hauts et les bas dans les relations entre Élie Hobeika et Fady Frem, ils figuraient tous deux au premier rang des dirigeants phalangistes. Et ils ont toujours, l’un comme l’autre, refusé de dénoncer les auteurs du massacre.

D’où la nécessité d’incriminer les Israéliens, en leur attribuant une intervention «ciblée» qui, bien que ne relevant pas du massacre des populations civiles, permettrait de diluer les responsabilités. C’est là qu’apparaît le commando israélien, qui aurait exécuté «soixante-trois Palestiniens» le mercredi 15 septembre 1982, c’est-à-dire la veille du jour où commença le massacre. Les atrocités commises par les «marginaux» des Forces libanaises sont ainsi relativisées, ravalées au niveau d’actions de rétorsion dans le cadre d’une guerre sanguinaire.

Tout cela tient en deux pages du livre, imprimées en gros caractères. Le contenu de ces deux pages est identique, mot pour mot, aux «extraits» publiés deux ans auparavant dans Le Monde diplomatique, L’Humanité et Jeune Afrique – à l’exception notable des affirmations sur «la participation directe de soldats israéliens aux massacres» à partir du jeudi 16 septembre au soir, et sur le fait qu’il s’agirait là d’«un massacre soigneusement planifié», affirmations qui ont disparu comme par enchantement. Le reste y est. Mais sous forme d’affirmations, sans plus. Pas un témoignage, pas un document, pas une citation. Rien.

Où sont donc les «masses de documents inédits» annoncées par Pierre Péan dans Le Monde diplomatique de septembre 2002? Nulle part. À l’appui de ses assertions, Alain Ménargues ne cite pas un commencement de «preuve». Mais il sait que la mise en accusation des Israéliens peut se passer de preuves.

Emporté par son enthousiasme, Alain Ménargues a écrit ensuite un livre de trop et prononcé quelques phrases de trop. Il en a payé le prix. Nul ne lui a demandé, cependant, de rendre compte des accusations que des journalistes ont portées en son nom. Il est vrai que nul n’a demandé de comptes à ces journalistes eux-mêmes.

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Ariel Sharon contre l’hebdomadaire «Time»

Le 21 février 1983, le grand hebdomadaire américain Time publie un article de son journaliste William E. Smith, portant sur le rapport de la commission Kahane. Après avoir cité les hommages rendus, à cette occasion, à la démocratie israélienne (par exemple, le ministre français de l’intérieur, le socialiste Gaston Defferre: «Ce rapport est à l’honneur d’Israël. Il donne au monde une nouvelle leçon de démocratie»), l’article rend longuement compte de ce document de 115 pages reposant, est-il précisé, sur l’audition de 58 témoins et sur les dépositions écrites de 163 autres.

Puis l’article de Time évoque une annexe au rapport, «l’annexe B», qui n’a pas été publiée «principalement pour des raisons de sécurité». L’hebdomadaire croit savoir que cette annexe «contient également des informations détaillées sur la visite rendue par Sharon à la famille Gemayel, le jour suivant l’assassinat de Bachir Gemayel». Et il ajoute: «Sharon aurait dit aux Gemayel que l’armée israélienne entrerait à Beyrouth-Ouest, et qu’il attendait des forces chrétiennes qu’elles entrent dans les camps de réfugiés palestiniens. Sharon aurait également discuté avec les Gemayel de la nécessité pour les Phalangistes de venger l’assassinat de Bachir, mais les détails de la conversation ne sont pas connus.»

Cette dernière phrase – en fait, une demi-phrase sur un article de huit pages – suscita de la part d’Ariel Sharon une réaction immédiate. Quelques jours après la parution du journal, il intenta une action en justice.

Certes, les accusations portées contre Sharon dans cette demi-phrase étaient infiniment moins graves que celles portées ultérieurement par Pierre Péan dans Le Monde diplomatique, et à sa suite par Alain Gresh et Dominique Vidal dans leur livre. L’auteur de l’article de Time n’affirmait pas que Sharon aurait ordonné le massacre, ni même qu’il en aurait été informé à l’avance. Il était seulement dit – et au conditionnel – qu’il aurait parlé de «vengeance» avec les Gemayel. Mais cela suffisait à jeter un doute, et c’est ce que Sharon, encore sous le coup du jugement porté par la commission Kahane, ne pouvait supporter.

La première plainte pour diffamation fut déposée par Sharon devant la justice israélienne; elle visait la société éditrice de Time International. Quelques mois plus tard, en juin 1983, Sharon y ajouta une deuxième action en justice, basée à New York celle-là, contre la société mère. En effet, disaient ses avocats, c’est sur le territoire américain que Sharon entendait faire reconnaître la fausseté des accusations portées contre lui.

Sharon ne niait pas avoir rencontré les Gemayel, à qui il avait rendu une visite de condoléances après l’assassinat de Bachir Gemayel. Mais il niait avoir parlé avec eux de «vengeance», et reprochait à Time de l’avoir implicitement accusé d’incitation au massacre. En réponse, les avocats de Time déclarèrent que le journal n’avait porté aucune accusation de ce genre. Si Sharon avait parlé avec les Gemayel de «vengeance», dirent-ils, la seule conclusion qu’on pouvait en tirer était celle formulée par la commission Kahane, c’est-à-dire que Sharon aurait dû comprendre le danger qu’il y avait «à envoyer les miliciens seuls dans les camps, sans la supervision des forces israéliennes».

Observons que l’hebdomadaire américain, engagé dans un combat judiciaire pour défendre sa réputation, était intéressé à dénicher toute information impliquant Ariel Sharon (ou les militaires israéliens, qui étaient sous son autorité au moment des faits) dans le massacre de Sabra et Chatila. La procédure étant longue, les enquêteurs de Time avaient pour cela beaucoup de temps. Mais ils ne trouvèrent manifestement rien.

Le paragraphe contesté, dans l’article publié par le journal en 1983, reposait sur un mémorandum interne à la rédaction, écrit par le correspondant du journal à Jérusalem, David Halevy, sur la base d’une information communiquée par une «source» non identifiée qui serait un officier des renseignements israéliens. Dans son mémorandum interne, Halevy écrivait que Sharon avait «donné aux Gemayel le sentiment, après avoir entendu leurs questions, qu’il comprenait leur besoin de venger l’assassinat de Bachir». Or l’article publié dans Time affirmait que Sharon avait «discuté avec les Gemayel» de ce besoin de vengeance, ce qui supposait un dialogue au cours duquel Sharon lui-même aurait parlé de vengeance.

David Halevy, en tant qu’employé de Time, ne pouvait évidemment pas contredire publiquement la manière dont le rédacteur du journal avait présenté le contenu de son propre mémorandum. Cependant, quand il fut appelé à témoigner au procès, il souligna que, selon sa «source», Sharon ne s’était pas exprimé par des mots mais seulement par un «langage corporel».

Dans son témoignage au procès, le directeur de la rédaction de Time, Ray Cave, affirma qu’il croyait toujours que le contenu de l’article était authentique. Mais quand on lui demanda si, à son avis, la commission Kahane avait des raison de croire que Sharon avait prévu le massacre, il répondit par la négative. «Je crois que si [Sharon] avait [prévu le massacre], cela l’aurait horrifié et il l’aurait aussitôt empêché», ajouta le journaliste américain (Time, 31 décembre 1984).

Afin de prouver la bonne foi du journal, les avocats de Time avaient demandé à prendre connaissance de l’annexe B du rapport de la commission Kahane, où – selon l’article incriminé – figurait le compte rendu de la rencontre entre Sharon et les Gemayel. Ils avaient demandé aussi à faire témoigner devant le tribunal américain des officiers supérieurs de Tsahal, demande rejetée par le gouvernement israélien au nom de la sécurité nationale. Finalement, un accord fut conclu en janvier 1985, aux termes duquel les représentants de Time et de Sharon pourraient consulter la fameuse annexe B, ainsi que les documents s’y rattachant, en présence du président de la commission Kahane.

La rencontre eut lieu le 6 janvier 1985, à Jérusalem. Le juge Kahane présenta aux avocats le texte de l’annexe B ainsi que les autres documents, et il répondit à leurs questions. Sur le point essentiel de la controverse, sa réponse – rendue publique par la suite – fut qu’il n’y avait dans les travaux de la commission qui portait son nom, que ce fût dans l’annexe B ou dans d’autres documents, «aucune preuve ni aucune indication» selon laquelle Sharon aurait parlé de «vengeance» avec les dirigeants phalangistes.

À la suite de cette vérification, Time publia dans son édition du 21 janvier 1985 une rétractation où on lisait: «L’annexe B ne contient aucune information supplémentaire sur la visite de Sharon à la famille Gemayel. Time regrette cette erreur.»

Cependant, le procès était toujours en cours et le journal ne pouvait lâcher prise entièrement, au risque de se voir condamner. Il ajouta donc à sa rétractation une remarque, sur le fait que les autorités israéliennes n’avaient pas permis à ses avocats de consulter le texte original des dépositions faites par les témoins devant la commission Kahane (ces dépositions étant couvertes par le «secret défense»). Time déclara donc maintenir «la substance» du paragraphe litigieux, c’est-à-dire que Sharon aurait parlé de vengeance avec la famille Gemayel, «les détails de cette conversation n’étant pas connus». Cependant, écrivait Time dans un texte manifestement rédigé par ses conseils juridiques, le journal «n’a jamais dit que Sharon avait l’intention que les Phalangistes commettent un massacre, ni qu’il avait encouragé un tel massacre».

Aux termes de la loi américaine, Time ne pouvait être condamné pour diffamation que si la preuve était apportée, non seulement que les faits rapportés par lui étaient faux, mais encore qu’il en avait conscience ou aurait dû en avoir conscience au moment de la publication. Afin d’éviter toute confusion, les jurés durent ainsi répondre successivement à trois questions.

La première question posée aux jurés était: le paragraphe incriminé affirme-t-il qu’Ariel Sharon avait «sciemment voulu» que les Phalangistes tuent des non-combattants dans les camps? La réponse fut: oui. À ce stade des délibérations, le directeur de la rédaction de Time, Ray Cave, déclara que les jurés avaient mal lu l’article, et (selon Time, en date du 28 janvier 1985) «souligna encore une fois que ce passage n’avait en rien accusé Sharon de responsabilité dans le massacre».

Deuxième question: l’affirmation que Sharon aurait discuté de vengeance avec les Phalangistes est-elle fausse? La réponse, encore une fois, fut: oui.

Restait la question critique, celle de l’intention de nuire: le journal, en publiant ce paragraphe, avait-il «pleinement conscience» de sa fausseté? Le 28 janvier 1985, le jury répondit par la négative.

Time échappait donc à la condamnation. Cependant, le jury obtint l’autorisation d’ajouter à sa décision un commentaire, sous forme d’une déclaration lue par son président au terme du procès: «Nous sommes parvenus à la conclusion que certains employés de Time, particulièrement le correspondant David Halevy, ont fait montre de négligence et de légèreté dans la transmission et la vérification de l’information qui, en fin de compte, a abouti au paragraphe publié».

Techniquement, le journal avait évité une condamnation assortie de lourds dommages et intérêts. Mais Ariel Sharon avait remporté une victoire politique, puisqu’il avait été lavé – aux dires, même, de la rédaction de Time – de toute accusation d’avoir voulu, provoqué ou encouragé le massacre de Sabra et Chatila. Et la réputation de l’hebdomadaire avait été entachée par toute l’affaire.

Un an plus tard, le 23 janvier 1986, Ariel Sharon et Time annoncèrent qu’ils étaient parvenus à un accord mettant fin aux poursuites intentées par Sharon devant un tribunal israélien.

Le journaliste David Halevy quitta Time deux ans après le procès. Dans une interview publiée le 23 octobre 1998 par le quotidien israélien Maariv, il devait déclarer qu’au moment des faits il avait été influencé par une campagne visant Sharon, et que lui-même n’avait pas vérifié jusqu’au bout l’information contenue dans son mémorandum.

L’invention du judaïsme français

Il y a 200 ans, les notables juifs et les rabbins convoqués par Napoléon Ier définissaient une relation entre la «loi juive» et la «loi du pays» dont la portée est universelle


par le Grand rabbin Gilles Bernheim


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Extrait de L’Arche n° 595-596, décembre 2007 – janvier 2008

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Une commémoration conduit toujours à s’interroger sur le chemin parcouru, sur ce qui persiste et sur ce qui a changé. L’anniversaire invite à se mesurer à nouveau à l’événement. Il en va de même pour la communauté juive française d’aujourd’hui par rapport à ses lointaines fondations napoléoniennes. N’a-t-on pas l’impression que la situation a changé du tout au tout, que les acteurs en présence sont presque étrangers à leurs lointains prédécesseurs? En quoi, et en vue de quoi, ces lointains travaux du Sanhédrin nous importent-ils encore?

Les circonstances et les positions ont changé. On était alors dans un rapport de forces écrasant entre l’État impérial au lendemain d’Austerlitz, sûr de sa supériorité matérielle et idéologique, et les débris de l’antique «nation» juive, un peu plus de quarante mille âmes dans les frontières d’aujourd’hui, exténuées religieusement, intellectuellement, socialement et même physiquement [1]. Celle-ci était composée principalement des communautés «portugaise» et comtadine, socialement en voie d’intégration et acquises aux «idées nouvelles», d’une chétive communauté parisienne récente et hétérogène et – c’était le plus grand nombre – des communautés alsaciennes aux modes de vie et d’organisation quasi médiévaux.

Le questionnaire soumis à l’Assemblée des Notables de 1806 puis au Grand Sanhédrin de 1807 tenait de l’examen probatoire: les juristes de Napoléon auraient voulu en quelque sorte mettre à l’épreuve, concernant les conditions indiscutables de l’appartenance au corps national, le groupe particulier qu’il s’agissait d’admettre ou non à un statut civique de plein exercice. Les Juifs avaient à faire leurs preuves. Physiquement présents de longue date dans l’espace français, ils n’en avaient pas moins été, jusqu’alors, pour l’essentiel, civilement exclus. «Nation à part», leur intégration faisait question.

Le Sanhédrin de 1807

Pourtant, ce n’est pas tant à un questionnaire que les notables et les rabbins eurent à se soumettre, qu’à une mise en demeure, et une mise en scène. On ne peut que se demander ce qui se serait produit s’ils avaient répondu à la première «question» que les Juifs étaient opiniâtrement polygames, à la cinquième question qu’ils se faisaient un devoir sacré de haïr les Chrétiens! On ne leur demandait finalement que d’attester de leur conformité aux mœurs et aux sentiments nationaux, et de s’engager à s’y tenir et à les promouvoir dans le peuple qu’ils représentaient.

Mise en demeure, disions-nous: ils ne s’y sont pas trompés, eux qui «répondent» sous forme de décisions et d’injonctions à leurs coreligionnaires; mise en scène: les artistes l’ont compris, qui théâtralisent à l’envi ces séances fondatrices tenues dans l’ancienne chapelle Saint-Jean. Quant au seul problème social sérieux, celui de l’usure, il ne sera pas réglé avant longtemps (en témoignent les manifestations anti-juives en Alsace jusqu’en 1848), mais ne sera pas de nature à empêcher l’intégration. En effet, en dépit de la défiance ou de l’antipathie qu’on a prêtées à un Molé ou à Napoléon lui-même, elle ne pouvait pas ne pas se faire. La logique de la Révolution et de l’Empire était de ne pas souffrir d’exceptions sur le sol national (l’esclavage colonial est une autre affaire), mises à part des restrictions temporaires du droit commun comme celles du «décret infâme» de 1808. L’alternative à l’intégration aurait été l’expulsion, dont il paraît peu probable qu’elle ait été sérieusement envisagée.

Une bonne partie des notables laïcs avec Furtado leur président, certains rabbins (tel Segré, l’un des délégués de l’Italie au Sanhédrin), étaient déjà acquis aux valeurs dont il s’agit de «vérifier» que le judaïsme est compatible avec elles. Ceci étant, on observe que les rabbins, s’ils ne font référence de manière explicite qu’à des sources bibliques qu’ils ont en commun avec leurs interlocuteurs, s’appuient néanmoins tacitement sur de nombreux textes et principes halakhiques et talmudiques.

Ainsi, pour la sixième question, concernant l’obligation de prier pour les autorités qui maintiennent l’ordre dans le pays, on les voit faire référence implicitement au principe halakhique selon lequel «la loi du pays est la loi». Il en va de même concernant les conduites permises en temps de guerre, et le problème de la distinction entre monothéiste et idolâtre. Dans la réponse à cette quatrième question, on reconnaît l’appui pris sur des jurisprudences médiévales, établissant des distinctions à des fins purement pratiques pour permettre des relations commerciales. Ils s’étayent également sur la notion de peuples obéissant aux lois noahides, afin de battre en brèche la vieille accusation (déjà antique: préchrétienne) de misanthropie juive.

Les réponses vont beaucoup plus loin que dans les cas examinés par la Halakha ancienne et, si le cadre est respecté, c’est au prix d’un «passage à la limite» [2]; mais la situation pratique à laquelle il s’agit de répondre est elle-même entièrement nouvelle. Ainsi, d’une part, l’Assemblée des Notables, puis le Grand Sanhédrin, ont consenti, tout en maintenant les formes halakhiques, à un abandon de toutes les prérogatives du droit juif en matière «politique», selon le mot de Napoléon [3] – nous dirions «civile» –, prérogatives qui de toute façon, de fait, n’étaient plus en mesure d’être maintenues contre l’universalité du droit de l’Empire. D’autre part, en matière «religieuse», pour suivre encore la distinction napoléonienne, à la troisième question, regardant les mariages mixtes, dangereuse parce qu’il est notoire que Napoléon souhaitait éteindre par là l’exception juive, les deux assemblées juives ont répondu avec habileté, mais fermement, qu’on ne pouvait empêcher un mariage civil d’être un mariage civil; mais que la Synagogue, sans le sanctionner (comment l’aurait-elle fait?), ne l’approuverait pas.

Notables et rabbins n’avaient en fin de compte ni répondu à des questions, ni légiféré de manière à conformer le judaïsme à la loi du jour, mais entériné en forme halakhique la situation de fait qu’une puissance politique, sociale et idéologique irrésistible imposait; de même avaient-ils entériné la réduction inévitable du judaïsme à la sphère du «religieux», dans laquelle ils ne cédaient rien.

Les mutations depuis le Sanhédrin

Cette situation n’est plus. La France triomphante ne surplombe plus les Juifs d’une supériorité écrasante, ils ne sont plus regardés comme de bizarres fossiles à l’euro-compatibilité incertaine et leur sort ne dépend plus des préventions d’un Napoléon ou d’un Molé, de la bienveillance d’un Portalis ou d’un Champagny. Leurs descendants, ou frères juifs de moins vieille souche sur le sol français, sont aujourd’hui «gaulois» autant et plus que beaucoup d’autres citoyens, car l’histoire va plus vite, et être le petit-fils de parents nés en France, c’est déjà, aujourd’hui, presque être un Français de la vieille souche.

Surtout, la composante juive participe désormais pleinement à l’histoire du pays, elle lui a donné de grands hommes, des savants et des écrivains, mais aussi des entrepreneurs, des politiciens, des généraux et les obscurs et innombrables combattants des guerres des XIXe et XXe siècles. C’est peu de dire que la France, ses paysages, son histoire, ses usages nous sont familiers; son école, sa culture et sa civilisation, sa langue nous ont formés, vivent en nous et nous font ce que nous sommes; nous participons avec dynamisme à son tissu économique ou à sa vie intellectuelle. Les soubresauts mêmes de son histoire, à l’occasion desquels notre appartenance fut remise en cause – affaire Dreyfus, antisémitisme du second avant-guerre, lois d’exception et extermination, décolonisation et déracinement des communautés d’Afrique du Nord – sont aujourd’hui des points centraux de sa mémoire.

Bons élèves, bons soldats, bons contribuables, bien installés, les Juifs n’ont plus à faire leurs preuves. Au nom de quoi, d’ailleurs, une République moins assurée de ses valeurs et de son bon droit, moins fière de son histoire et de ses forces, taraudée par le remords des fautes anciennes, les leur demanderait-elle? La République respecte ses citoyens juifs et les traite avec un juste égard. Il semble parfois que ce soient eux, désormais, qui lui demandent des comptes ou des gages.

En un premier moment, donc, ce bicentenaire est l’occasion de mesurer avec satisfaction le chemin parcouru. Mais, bien vite, cet agréable sentiment cède à celui d’une étrangeté sans remède. Combien d’entre nous descendent-ils directement des Beer, des Furtado et de ceux qu’ils représentaient? Ils étaient déjà la minorité dans les années 1930, avant la Shoah, et avant l’installation des communautés d’Afrique du Nord dans les années soixante. La généalogie de la communauté d’aujourd’hui se relie davantage peut-être à la mémoire, plus proche et plus terrible, des pogroms de l’Europe orientale et de la Shoah; à celle également des dictatures de l’Europe centrale, à la sujétion en pays d’islam puis à la colonisation française, à la misère, aux exils et aux errances des XIXe et XXe siècles.

Par ailleurs, si l’on se relie aux mots et à l’esprit du texte, à cet amour fraternel et actif des compatriotes qui doit pousser le citoyen à «concourir par toutes ses facultés au bonheur de ses concitoyens», à cette impérieuse nécessité de servir le pays au prix de sa vie devant laquelle ne tient pas même l’observance des commandements fondamentaux de la Loi juive (réponse à la sixième question), au travail regardé comme «favorable aux bonnes mœurs, essentiellement utile à la patrie» (réponse à la dixième question): ce n’est plus ainsi que s’exprime ou que se ressent aujourd’hui la force du lien civique. Il y a plus de sobriété, beaucoup plus d’individualisme aussi dans le discours, et l’idée de «mourir pour la patrie», naguère évidente, est devenue en quelques dizaines d’années si problématique que les immenses sacrifices consentis dans les guerres du XXe siècle paraissent presque incompréhensibles à la jeunesse.

Le droit qui fonde la nationalité n'est plus le même. L’espace spirituel lui aussi a changé. Le texte est emprunt de cette laïcité singulière qui s’accommodait sous Napoléon de ce que le catholicisme fût défini comme la religion de la majorité des Français, ce mélange chez le législateur de raison abstraite et de réalisme historique, cet amalgame de valeurs christo-civiques, qui s’expriment dans quelques tournures employées par les notables et les rabbins («il n’y a point d’acte de charité ou d’œuvre de miséricorde dont il puisse se dispenser envers eux» [les non-Juifs qui observent les préceptes dit noahides], réponse à la cinquième question; «des concitoyens que nous regardons comme nos frères», réponse à la douzième question). On est aujourd’hui au contraire dans une société qui a perdu le lien au religieux, face à un discours public qui le tient pour archaïque et résiduel, et qui est en prise aux pires difficultés s’agissant de se justifier ou se défendre contre l’interpellation nouvelle de l’islam.

Qu’avons-nous donc encore à voir avec nos homonymes de 1806-1807, aussi bien en tant que Juifs qu’en tant que citoyens? Des institutions mêmes qu’ils nous ont laissées ne demeure que la façade, recouvrant une réalité sociale et morale en rien comparable.

Quelle actualité du Sanhédrin?

En rien? C’est la question. Si ces commémorations ont un sens, c’est à la condition qu’au-delà des contingences trop évidentes d’une histoire qui n’est largement plus la nôtre, il se dégage quelque élément permanent qui fasse que ce langage des vieux notables puisse être encore le nôtre. Or, en dépit des mutations, en dépit de la personne des acteurs et des ruses déployées dans la formulation des «questions» autant que des réponses, il y a continuité. Cette permanence fait sens dans le juste souci des légistes et du législateur de demander compte, aux candidats à la citoyenneté pleine et entière, de leur loyauté envers les principes de la communauté nationale. C’est cette même loyauté qui est souhaitée auprès des rabbins et des notables afin qu’ils conjuguent leur loi particulière avec les exigences pratiques de la vie en société.

La clause de la monogamie, qui pouvait prêter à sourire il y a encore trente ans, engage une notion du statut de la femme que des problèmes d’aujourd’hui nous font apparaître comme non universellement admise. L’embarrassante interrogation sur le mariage interconfessionnel et toutes celles qui regardent l’amour des compatriotes (questions 3-5, 12) signifient le refus de ce qui ne se nomme pas encore le communautarisme, ainsi que le désir de paix entre les citoyens, qu’il faut entendre non seulement comme l’absence de conflit entre eux, mais encore comme une solidarité active fondée sur l’amitié nécessaire entre les membres d’une même cité. Cette exigence, dictée tant qu’on voudra par les préventions et l’autoritarisme du maître de l’heure, mais relayée par des juristes de métier et de tradition, héritiers d’une longue réflexion sur l’idée de bien commun, sonne comme une demande d’adhésion à un pacte social, dont les termes, à peu de choses près, sont d’une actualité remarquable.

On peut laisser ici de côté la dernière série de trois questions touchant les activités professionnelles et la pratique de l’usure: il s’agit d’un problème spécifique engendré par l’histoire singulière des Juifs dans l’Occident médiéval qui les privait du droit de posséder la terre et de celui de participer aux corporations, mais les autorisait, en revanche, à prêter à intérêt. Les trois premières séries engagent quant à elles le statut des femmes et la structure des familles (questions un et deux), les relations avec les autres citoyens (questions trois à cinq), les relations avec l’État (question six), l’organisation interne (questions sept à neuf), points préalables et décisifs, aujourd’hui encore, de l’intégration d’un groupe quelconque à une communauté nationale.

De leur côté, notables et rabbins se sont efforcés de tenir un délicat équilibre. La volonté impériale de dilution par les mariages mixtes n’était que l’expression extrême de ce qu’avait voulu naguère la Constituante par l’organe de Clermont-Tonnerre: tout refuser aux Juifs comme «nation» et tout leur accorder comme individus. Une «nation», dans l’esprit des Constituants, n’est pas ce que nous entendons par là: le terme désigne aujourd’hui à la fois une communauté de naissance et un groupement d’intérêts particuliers. Ce qui était contesté, en tout cas, c’était le droit à demeurer un «peuple séparé» à l’intérieur du corps national.

Il revenait aux deux assemblées juives de formuler en termes admissibles ou compréhensibles pour les autorités, pour leurs propres membres et pour ceux dont ils étaient les délégués ou les pasteurs, à la fois la volonté de pérennité de la communauté, en même temps que l’insertion sans réserves de ses membres dans la nation française. Suivant peut-être la ligne tracée par Napoléon lui-même, mais sans céder sur le point décisif du mariage, ils posèrent la distinction, déjà connue par les cultes chrétiens, de la sphère de la conscience religieuse privée d’avec le droit civil; ils renonçaient alors à toute prétention à une régulation quelconque exercée par la communauté. Nul doute que certains notables n’en auraient déjà plus voulu; en tout cas le rapport de forces et la prudence élémentaire dictaient d’abandonner de bonne grâce ce qu’on avait déjà perdu.

Ce renoncement, forcé ou non, et l’égalité précoce des droits civiques qui en fut la contrepartie, ont fait du judaïsme français une «religion» parmi les autres, lui donnant du coup sa physionomie, unique, au XIXe siècle, entre toutes les communautés juives. Ce qui détermine aujourd’hui encore le caractère de ce judaïsme français est l’empressement avec lequel le judaïsme en tant que religion et tant qu’institution fut abandonné, pour partie à cause de la formidable contrainte, pour partie par conviction, pour partie, peut-être, parce qu’on ne mesurait pas les enjeux. En dépit de cela le modèle français s’est généralisé et l’application du principe «la loi du pays est la loi» a prévalu même dans l’État d’Israël. Il nous semble donc que c’est à bon droit que nous avons commémoré cette année non pas l’œuvre de l’Assemblée des Notables de 1806, dont la visée n’était que française, mais celle du Grand Sanhédrin de 1807, qui donnait aux décisions de 1806 une portée universelle qu’elles ont bel et bien reçue.

La loi du pays remplaçant dans toutes les matières civiles la loi juive, celle-ci ne peut plus être assumée qu’individuellement, librement et de manière surérogatoire, et tant qu’elle ne contredit pas celle-là. Partant, le judaïsme devient avant tout une affaire de for intérieur, et la communauté ne peut plus contraindre ses membres. Nous ne méconnaissons pas, dans cette analyse, les déterminations d’ordre sociologique, mais nous parlons ici de droit et d’institutions.

Ce phénomène, s’il s’est exprimé en France de manière remarquable, est lié à la sécularisation en général et il recoupe la distinction du religieux et du politique faite en Allemagne un peu plus tôt par Moses Mendelssohn. Les Juifs français ont été des précurseurs: leur droit particulier, privilegium insoutenable dans la France de la Révolution et de l’Empire, ne se maintient plus dans aucune partie du monde d’aujourd’hui que sur la base légale d’un consentement individuel.

Les notables israélites français et le Grand Sanhédrin de Napoléon auraient favorisé l’accession des Juifs à une liberté d’engagement individuelle; non sans mettre en péril la cohésion et la pérennité des communautés gravement menacées, à terme, de dilution dans la société environnante. Indiscutablement, du moins, ont-ils joué à grand spectacle l’acte annonciateur d’un nouveau rapport à la Loi juive confié à la responsabilité personnelle. Et ce, pour l’ensemble du monde contemporain.

En forme de post-scriptum

Sans le prévoir peut-être, notables et rabbins de 1806-1807 nouèrent avec leurs redoutables interlocuteurs, mais au-delà aussi avec la France, un véritable et durable engagement. Sensibles pour beaucoup aux idées et aux émotions du temps, effectivement reconnaissants à la Révolution de les avoir réintégrés dans leurs droits humains, désireux d’entrer de plain-pied dans cette grandiose communauté nationale, plus que jamais alors «mère des arts, des armes et des lois», qui leur ouvrait ses portes en dépit des réticences, les Juifs de ce temps eurent à cœur de se montrer loyaux pour l’honneur et dans l’intérêt même du judaïsme. Ces premières données allaient se conjuguer au cours du siècle avec l’élévation progressive des conditions sociales et l’accession graduelle et non sans péripéties à une véritable égalité.

Ainsi allait s’établir cet état d’esprit si particulier, fait d’amour de la France, de fierté et de reconnaissance, d’honnêteté scrupuleuse et de générosité, d’ardeur au travail, du désir de se distinguer, d’optimisme, tempérés par un reste de timidité et d’inquiétude, qui devait souvent caractériser le «Français israélite», par-delà même la grande épreuve de l’Affaire Dreyfus. Qui dira que ces sentiments n’existent pas dans la communauté juive d’aujourd’hui et qu’ils ne sont pas légitimes? Conscience de ce que l’on a reçu, solidarité avec ceux qui nous entourent, respect des engagements pris, sens du don, activité, sensibilité à la fragilité des choses, ce sont là des traits de caractère qui n’ont pas disparu, que l’éducation, en famille et à l’école, peut et doit développer, que chacun se doit de cultiver lui-même pour assurer sa propre dignité d’homme et en vue du bien commun.





NOTES

1. Samuel S. Kottek, «Les Juifs et l’hygiène en France vers la fin du XVIIIe siècle. Le témoignage du docteur Le Jau et Zalkind Hourwitz», Revue des études juives 164/1-2, 2005, pp. 275-285.

2. Charles Touati, «Le Grand Sanhédrin de 1807 et le droit rabbinique», in Prophètes, talmudistes, philosophes, Paris, Le Cerf, 1990, pp. 67-88 (78).

3. Georges Wormser, «La création du Consistoire central des Israélites», in Français israélites. Une doctrine, une tradition, une époque, Paris, Minuit, h. c., 1963, pp. 17-46 (25).


Les têtes des Juifs sur des piques, à Jérusalem il y a soixante ans

Un article d’Uri Avnery, et la lecture qu’en ont faite des pro-palestiniens français


par Meïr Waintrater

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Extrait de L’Arche n° 595-596, décembre 2007 – janvier 2008

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Uri Avnery (c’est la transcription anglaise de son nom, qu’en français il serait plus juste d’écrire: Ouri Avnéri) est un journaliste israélien dont le talent n’a d’égal que le goût de la provocation. L’hebdomadaire Haolam Hazé («Ce monde-ci»), qu’il racheta en 1950 et dirigea jusqu’à sa fermeture en 1993, était un étonnant mélange de journalisme d’investigation et de feuille à scandales. Haolam Hazé eut à son actif quelques «scoops» retentissants; mais ses incursions dans l’analyse politique, marquées par ce qu’il faut bien appeler la mégalomanie de son propriétaire, n’étaient pas toujours à la hauteur de ses aspirations.

La carrière politique entamée par Uri Avnery dans les années soixante, sur des thèmes où dominaient l’hostilité à l’establishment travailliste et la recherche d’un accord israélo-palestinien, connut des hauts et des bas, avec le lot de rivalités internes qui accompagne habituellement les activités groupusculaires. Ses passages à la Knesset furent remarqués, bien que finalement peu effectifs: il ne parvint ni à constituer une organisation de quelque importance, ni à influencer les partis politiques de gauche.

L’homme, comme jadis son journal, a parfois des intuitions justes et toujours un grand sens de la mise en scène. Mais l’esprit de système est son pire ennemi, et sa répugnance à l’autocritique le fait souvent s’enfoncer dans des postures qui frisent le ridicule. On se souvient ainsi des dithyrambes qu’il ne cessa de déverser sur Yasser Arafat, au moment précis où les compagnons de route du leader palestinien lui reprochaient ouvertement d’avoir prêté la main à une «militarisation de l’Intifada» qui fut un désastre pour son propre peuple.

C’est dire que l’autocritique à laquelle s’est livré Uri Avnery, lors du soixantième anniversaire du vote des Nations unies sur le partage de la Palestine, a retenu toute mon attention. Le vieux militant (il est entré dans sa quatre-vingt-cinquième année) n’a plus à sa disposition de journal ni de tribune parlementaire, mais il est à la tête d’un petit groupe nommé Goush Shalom («Le Bloc de la Paix») qui possède un site internet où il publie fréquemment. Les textes d’Avnery, la plupart du temps bien écrits et percutants, mettent en cause les politiques des gouvernements israéliens successifs avec une telle virulence que divers sites anti-israéliens les reproduisent régulièrement. La règle s’est appliquée à l’article d’Uri Avnery daté du 24 novembre 2007, intitulé «Des omelettes avec des œufs».

Sur le plan de partage de 1947

Le titre de cet article se réfère à l’adage selon lequel on peut faire une omelette avec des œufs mais pas des œufs avec une omelette. Les œufs, en l’occurrence, c’est le rêve – qui fut celui du jeune Uri Avnery – d’un État judéo-arabe en Palestine; l’omelette, c’est la réalité où coexistent deux identités nationales, l’une juive et l’autre arabe. En fait, Uri Avnery poursuit ici le débat qui l’oppose à la frange de l’extrême gauche israélienne qui veut remplacer l’État juif par un État judéo-arabe.

Évoquant le plan de partage de la Palestine adopté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations unies, Uri Avnery écrit: «Deux mois avant la résolution des Nations unies sur le partage, en septembre 1947, j’avais publié une brochure intitulée “Guerre ou paix dans la région sémitique”, dans laquelle je proposais un plan totalement différent: que le mouvement national hébreu et le mouvement national palestinien se rassemblent en un seul mouvement et établissent un État commun sur l’ensemble de la Palestine». Enfant juif réfugié de l’Allemagne nazie, puis membre du mouvement nationaliste de l’Irgoun dans son adolescence, le jeune homme qu’était Uri Avnery en 1947 rêvait «d’une nouvelle nation commune, avec une composante hébraïque et une composante arabe».

Décrivant aujourd’hui l’évolution de ses pensées à l’épreuve des réalités proche-orientales, Uri Avnery souligne que la thèse qui «resurgit ici et là», selon laquelle Israéliens et Palestiniens devraient coexister dans un seul État, est une tentative «de faire tourner la roue en arrière pour faire vivre une idée irrévocablement obsolète». Rétrospectivement, écrit-il, «il est clair pour moi que l’idée d’un “État commun” était déjà irréaliste quand nous la portions». Et il conclut: «La résolution des Nations unies du 29 novembre 1947 a été une des plus intelligentes dans les annales de l’organisation. En tant qu’un de ceux qui s’y sont fermement opposés, je reconnais sa sagesse.»

Une phrase étrange

Cet article, paru d’abord sur le site internet de Goush Shalom, a été reproduit par les sites internet qui reprennent habituellement les textes d’Uri Avnery. L’un de ceux-ci est le site de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), où j’en ai trouvé la traduction française.


Dans ce même article, un paragraphe décrit les événements qui suivirent immédiatement la résolution de novembre 1947. On y lit, sous la signature d’Uri Avnery: «C’était une guerre ethnique. Les premiers mois, aucun Arabe n’était laissé derrière nos lignes, aucun Juif n’était laissé derrière les lignes arabes. Les deux côtés commettaient beaucoup d’atrocités. Au début de la guerre, nous avons vu les portraits de nos camarades affichés sur des poteaux à travers les rues de la Vieille Ville de Jérusalem. Nous avons vu le massacre commis par l’Irgoun et le groupe Stern à Deir Yassine. Nous savions que si nous étions capturés, nous serions massacrés, et les combattants arabes savaient qu’ils pourraient connaître le même sort.»

Quoi que l’on pense de la symétrie avec laquelle Uri Avnery traite les deux parties aux affrontements de 1947-48, nous sommes là très loin des descriptions unilatérales que le site de l’AFPS donne par ailleurs de ces événements (agresseurs juifs, victimes arabes). Cependant, au beau milieu du paragraphe cité ci-dessus, figure une phrase étrange: «Au début de la guerre, nous avons vu les portraits de nos camarades affichés sur des poteaux à travers les rues de la Vieille Ville de Jérusalem.» Pourquoi donc les «portraits» des camarades du jeune Uri Avnery (c’est-à-dire, à cette époque, les membres de la Hagana, une organisation d’autodéfense appartenant à la majorité socialiste du yishouv) furent-ils «affichés» à Jérusalem, au début de la guerre israélo-arabe? Était-ce pour les glorifier, les offrir à l’admiration de la population juive de Jérusalem? Mais, s’il en est ainsi, en quoi le rappel de cet «affichage» fait-il pendant, sous la plume d’Uri Avnery, au massacre de Deir Yassine?

Pour trouver une réponse à ces questions, il faut se reporter au site de Goush Shalom. L’article y figure en deux versions: le texte écrit en hébreu par Uri Avnery, et une traduction anglaise. Les deux versions concordent. «Au début de la guerre, écrit Uri Avnery, nous avons vu sur des photos les têtes coupées de nos camarades, portées au bout de piques dans la Vieille Ville de Jérusalem.»

Voici donc ce que signifiait cette phrase bizarrement traduite, et pourquoi Uri Avnery l’avait placée à cet endroit du paragraphe: les défenseurs juifs de Jérusalem, tombés aux mains des Arabes, avaient été décapités et leurs têtes avaient été exhibées dans les rues de la ville. Cela est écrit, noir sur blanc, dans l’original hébreu ainsi que dans la version anglaise qui a apparemment servi de base à la traduction française. Mais, à l’usage du lecteur français, la vision morbide de cadavres profanés est devenue une exposition de photographies…

Aveuglement militant

Je ne crois pas que l’auteur – anonyme – de la traduction publiée par l’AFPS ait intentionnellement falsifié le texte de l’article. Je crois plutôt que la passion l’a empêché de voir ce qu’il avait sous les yeux, c’est-à-dire le rappel d’atrocités commises par des Arabes au cours des combats de 1947-48 (non que les combattants arabes aient tous commis des atrocités; mais ces atrocités furent nombreuses).


Il y a là une certaine logique. Le même aveuglement ne prévaut-il pas, dans la même mouvance, au sujet des affrontements actuels entre Israéliens et Palestiniens? Pour ne retenir qu’un seul exemple, le site de l’AFPS n’emploie-t-il pas le terme d’«opération martyre» pour désigner un attentat-suicide dans un restaurant de falafels du centre de Tel-Aviv (qui causa neuf morts et des dizaines de blessés, mais cela n’est pas mentionné sur le site pro-palestinien), commis le 17 avril 2006 par un membre du Jihad islamique?

Cela n’est pas innocent. Nier les atrocités commises dans le cadre de la «lutte contre le sionisme», depuis les attaques arabes sous le Mandat britannique jusqu’aux attentats suicides de la période récente, c’est se donner bonne conscience à peu de frais et entériner d’un cœur léger la diabolisation des «sionistes». Le traducteur ne pouvait pas voir les têtes des jeunes Juifs portées en triomphe par les Arabes de Jérusalem, pas plus qu’il n’a vu les victimes du pogrom commis à Hébron en 1929, et pas plus qu’il ne veut voir les victimes juives du terrorisme contemporain (dans un article récapitulatif sur le bilan de l’Intifada intitulé «Les chiffres de l’hécatombe», le site de l’AFPS ne mentionne que les victimes palestiniennes).

La vulgate antisioniste

Uri Avnery sait évidemment, comme tous les Israéliens à qui il s’adresse, qu’il y eut au cours de ce conflit des atrocités palestiniennes en grand nombre. Il ne juge pas bon de le rappeler à tout bout de champ, car en tant que citoyen israélien il réserve ses critiques aux dirigeants de son pays. Le souci d’équilibre rétrospectif, dans son paragraphe sur les événements de Palestine après le 29 novembre 1947, est plutôt l’exception que la règle. L’important, à ses yeux, est de dénoncer les actions des Israéliens à l’encontre des Palestiniens et non pas l’inverse; c’est ce qui lui vaut sa popularité dans les milieux pro-palestiniens, et la reprise de ses articles sur le site de l’AFPS.


Sans doute Uri Avnery ignore-t-il l’état d’esprit dans lequel ses textes sont accueillis à l’étranger. Emporté par sa fougue de polémiste, il dédaigne le plus souvent de procéder à des rappels qu’il juge inutiles ou peu pertinents face aux problèmes en cours. Si on l’interpellait à ce sujet, il répondrait probablement que les faits sont connus, et que l’essentiel est de mener le combat pour la paix.

Or, les faits ne sont pas connus. La vulgate antisioniste, selon laquelle les Palestiniens de 1948 auraient été victimes d’un «nettoyage ethnique» perpétré par des hordes sionistes déferlant sur des populations pacifiques, gagne du terrain dans une opinion où la méconnaissance de l’histoire est souvent abyssale. Et cette présentation tronquée des choses contribue à entretenir, en France comme en d’autres pays occidentaux, une fureur visant indistinctement les Israéliens, les sionistes et les Juifs.

Il est vrai que, plus encore qu’Uri Avnery, la plupart des militants de l’extrême gauche israélienne ne savent presque rien – j’en ai fait l’expérience, dans des conversations privées – des milieux où leurs discours sont diffusés à l’étranger. Ils disent ce qu’ils croient être juste et vrai, en cet instant précis et dans le contexte proche-oriental où ils vivent. Parlez-leur de l’histoire du conflit, ils vous répondront: «Nous savons tout cela, l’important est ce qu’il faut faire aujourd’hui». Parlez-leur de l’opinion publique hors d’Israël, ils vous répondront: «Notre problème à nous, c’est de faire progresser la cause de la paix entre Israéliens et Palestiniens». Ils sont évidemment sincères.

D’autres en revanche – ainsi, tel militant antisioniste israélien d’origine française – ont toutes les raisons d’être informés sur le climat régnant en Europe. Ceux-là ont moins d’excuses, et l’appât d’une popularité acquise à bon compte, ou une idéologie qui néglige les souffrances individuelles lorsqu’elles ne sont pas politiquement instrumentalisables, sont plutôt dans leur cas des circonstances aggravantes. On peut en dire autant des gens qui, ici même, diffusent sciemment une information biaisée ou adultérée, au nom d’un combat pour lequel ils se trouveront, à l’image des staliniens de naguère, toutes les justifications du monde.

Voilà pourquoi le discours public français sur le conflit israélo-palestinien est pollué par des pousse-au-crime qui n’ont même pas l’excuse de vivre dans leur chair les effets de ce conflit. Voilà pourquoi certains ont répandu la croyance – stupide ou monstrueuse, selon le cas – que les victimes seraient toutes d’un côté et les coupables tous de l’autre. Voilà pourquoi l’ignorance des réalités, tant historiques qu’actuelles, reste la règle sur un sujet dont on ne cesse pourtant de parler. Voilà pourquoi le traducteur anonyme d’Uri Avnery n’a pas pu lire qu’il y a soixante ans, on montrait sur des piques les têtes des jeunes défenseurs juifs de Jérusalem.

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